Björn-Olav DOZO. La vie littéraire à la toise. Etudes quantitatives des professions et des sociabilités des écrivains belges francophones (1918-1940)

Bruxelles, Le Cri, 2010, 187 pages.

par Karim Hammou  Du même auteur

La Vie littéraire à la toiseBjörn-Olav Dozo. La Vie littéraire à la toise: Etudes quantitatives des professions et des sociabilités des écrivains belges francophones (1918-1940) Bruxelles,Le Cri, 2011,188 p. 
L’ouvrage de Björn-Olav Dozo rassemble une série de travaux sur la vie littéraire belge de la première moitié du XXe siècle. Outre des résultats empiriques significatifs, La vie littéraire à la toise présente une réflexion stimulante sur la constitution d’une base de données et l’usage des méthodes quantitatives en analyse littéraire. L’une des originalités majeures de ce livre est sans doute la méticulosité avec laquelle il accompagne pas à pas le lecteur dans chaque étape d’une recherche collective au long cours, n’éludant ni les difficultés, ni les limites des analyses engagées. De ce point de vue, et au-delà de la seule discipline littéraire, Björn-Olav Dozo offre une introduction de qualité aux méthodes quantitatives en sciences humaines et sociales.

La vie littéraire à la toise se divise en trois parties. La première est consacrée à ouvrir le « laboratoire » qui a permis de construire les résultats déployés dans les deux parties suivantes. Elle illustre l’ambition didactique et réflexive de l’ouvrage. Cette partie présente la base de données à vocation à la fois patrimoniale et scientifique du Collectif interuniversitaire d’étude du littéraire (CIEL), en partie disponible en ligne (http://www.ciel-litterature.be), et précise les questions auxquelles se confronte toute entreprise, individuelle ou collective, de constitution d’une base de données. Sur quelles sources s’appuyer ? Quel degré de standardisation des données privilégier ? Comment composer avec le caractère lacunaire de certaines informations sans repousser sans cesse l’exploitation de la base de données ? Autrement dit, cette première partie offre des clefs pour comprendre les analyses qui suivent, mais aussi pour saisir certains enjeux de ce type de démarche scientifique. Elle se conclut sur une étude de cas, illustrant l’ambition du projet : contribuer à ériger la statistique en science auxiliaire des études littéraires. A l’aide d’une analyse factorielle des correspondances multiples (ACM), l’auteur interroge le rôle de l’Académie royale de Langue et littérature française de Belgique dans la vie littéraire belge, et démontre les corrélations entre les conceptions successives de la littérature défendue par l’Académie et l’évolution du recrutement social de ses membres. Il prend la peine de préciser chaque étape de l’ACM, facilitant l’accès au raisonnement suivi pour les lecteurs non familiers de cette méthode.

La deuxième partie du livre explore la question de l’inscription professionnelle des écrivains belges francophones. Au moyen de tris croisés et d’ACM, elle met à l’épreuve la thèse fréquente en histoire littéraire d’une domination des juristes dans la vie littéraire belge. Cette représentation, liée à la proximité au XIXe siècle entre les cursus universitaires de droit et de lettres, se révèle peu fidèle à la réalité de la vie littéraire belge au XXe siècle. Les métiers du droit déclinent, tandis qu’un nombre important d’écrivains soutiennent leur engagement dans la vie littéraire par une carrière dans l’enseignement. Aux côtés de la profession d’enseignant et des métiers du droit, le journalisme apparaît comme « une activité de compromis efficace pour exercer sa plume » (p.73). Une seconde étude vise à construire un portrait statistique de cet écrivain-journaliste. L’écrivain-journaliste type est un homme, et s’il est tourné vers Paris en matière d’édition littéraire, sa pratique journalistique s’inscrit dans le contexte belge. Massive, puisqu’elle concerne plus d’un écrivain sur trois dans la première moitié du XXe siècle, la pratique du journalisme apparaît cependant comme une activité épisodique, souvent adossée à une carrière dans l’enseignement. Ces résultats ouvrent sur deux hypothèses : l’importance des juristes pourrait n’être, au XXe siècle, qu’une représentation héritée du siècle précédent ; par ailleurs, le rôle qui leur est prêté pourrait être moins lié à leur nombre qu’à leur influence au sein de la vie littéraire belge. L’analyse quantitative du fait littéraire, ici comme à de nombreuses autres reprises dans l’ouvrage, apparaît comme une matrice féconde pour renouveler et allonger le questionnaire de l’histoire littéraire.

La troisième partie de l’ouvrage examine les sociabilités qui tissent la vie littéraire belge de la première moitié du XXe siècle, principalement au moyen d’analyses de réseaux. C’est aussi la partie de l’ouvrage qui apporte les résultats les plus neufs. Une première étude examine la préface comme lien fort entre préfacé et préfacier, tandis qu’une seconde déploie une analyse des co-appartenances aux lieux de sociabilité de la vie littéraire belge (clubs, Académie, groupes, revues, mais aussi manifestes littéraires). De ces deux analyses, l’auteur dégage plusieurs enseignements. Tout d’abord, il souligne l’influence sur la vie littéraire belge des clivages politiques, que synthétise la structuration en « trois piliers » de la société belge : piliers catholique, libéral et socialiste. Les réseaux catholiques de sociabilité littéraire apparaissent assez distincts des autres, et si écrivains à tendances libérale et socialistes collaborent régulièrement, ils s’inscrivent eux aussi dans des réseaux de sociabilités différents. Ce constat ouvre une réflexion sur le statut de l’institution littéraire belge, entre autonomie relative et perméabilité aux fractures politiques belges comme aux enjeux du champ littéraire français. Cette contribution à la discussion de la théorie bourdieusienne des champs est replacée dans un ensemble plus vaste de recherches visant à examiner les logiques qui caractérisent les « institutions faibles », tel le sous-champ littéraire belge francophone. D’autre part, à partir d’une réflexion sur le capital social empiriquement étayée, ces analyses mettent en évidence le rôle central, dans la vie littéraire belge, de personnels rarement étudiés : les « animateurs de la vie littéraire ». Ces derniers déploient une activité relationnelle particulièrement importante, et contribuent à structurer les sociabilités littéraires comme à produire les discours circulant dans cet univers.

Ces deux résultats se rejoignent sous la forme de plusieurs hypothèses, sur lesquelles l’ouvrage se conclut : les animateurs de la vie littéraire pourraient être les principaux agents de l’autonomie relative du sous-champ littéraire belge, ceux par lesquels un illusio spécifique à cet univers social peut se manifester. Leur inscription au cœur des sociabilités de la vie littéraire leur offrirait, dans le même temps, une position d’autant plus solide dans le (sous-) champ littéraire belge francophone que ce dernier apparaît comme une institution littéraire faible. Autrement dit, l’analyse statistique et l’analyse de réseaux en particulier servent ici une réflexion stimulante sur les champs artistiques dont l’autonomie est problématique. Elles ouvrent des pistes pour aborder, à partir de la théorie des champs, le dégradé de situations que balisent le pôle idéal-typique du champ autonome et celui où l’hétéronomie des pratiques observées est telle que la pertinence même de l’usage du concept de champ s’efface.  

Karim Hammou.



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