Bertrand REAU, Les Français et les vacances.

Paris, CNRS Éditions, 2011, 235 p. « Culture et Société ».

par Johan Vincent  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Les entrepreneurs des loisirs, longtemps cantonnés dans les travaux scientifiques au rôle du promoteur immobilier créateur/inventeur de site, font aujourd’hui l’objet d’études plus subtiles qui permettent d’en déterminer la diversité : entrepreneurs économiques et institutionnels pour Bertrand Larique1, entrepreneurs culturels pour Jean-Yves Andrieux et Patrick Harismendy2, etc. Bertrand Réau a décidé d’enquêter plus particulièrement sur le haut du panier : comment certains entrepreneurs maintiennent-ils dans les pratiques touristiques françaises, depuis un siècle, l’écart entre les différentes classes sociales ? L’ouvrage est inspiré de sa thèse, soutenue en 2005, qui portait sur le Club Méditerranée, mais les thématiques abordées dans le livre sont plus nombreuses et bénéficient de l’apport des travaux récents sur la question.

Bertrand Réau a décidé de remonter aux racines de la distinction dans les pratiques touristiques, à la fin du XIXe siècle, quand la redéfinition des critères de la stratification sociale fait émerger de nouveaux réseaux. L’un d’entre eux est à l’origine du Touring Club de France (TCF), en 1890, d’abord association de cyclotouristes, puis lobby actif en faveur d’une structuration de l’activité touristique. Il faut remarquer qu’en matière de tourisme, entre les années 1880 et la Première Guerre mondiale, les changements sont nombreux : mutation des séjours balnéaires quasi exclusivement vers le divertissement après la découverte du microbe, professionnalisation des populations locales recevant des touristes, nombre croissant d’hôtels en Europe (après 1890), modernisation des villes touristiques (pour l’hygiène notamment), création de commissions patrimoniales (Commission du Vieux Paris, en 1897). C’est un point oublié par l’auteur, par choix sans doute, car on retrouve pareil oubli ailleurs (la promotion de Terres d’aventure axée sur l’invitation des médias en lien avec le « show-biz » au tournant des années 1960-1970).

Bertrand Réau a opté pour une étude des réseaux de l’intérieur et non pour une contextualisation globale, à l’exception de quelques graphiques. En suivant les parcours individuels, il tend donc à privilégier dans l’histoire du tourisme plutôt la rupture. Chacun a essayé de se distinguer en proposant un nouveau produit, qui répond à ses besoins ou à ses envies, car les succès et les échecs exposés sont souvent l’œuvre des déclassés ou des parvenus à la recherche de plaisirs portés par l’air du temps. Les histoires des différents promoteurs permettent de comprendre les croisements des destins qui aboutissent aux créations d’organisations (associations ou entreprises) qui ont permis ou permettent aux Français – et en pratique à d’autres nationalités aussi – de profiter des vacances. C’est pourquoi certains propos peuvent sembler des digressions : on croit s’éloigner du sujet annoncé dans le titre de la partie, mais c’est pour mieux y revenir ; ainsi l’exemple des clubs de natation et des champions d’origine russe pour comprendre la genèse du Club Méditerranée et des Villages magiques, qui ont fusionné en 1956.

Par ce biais, l’auteur a mobilisé une multitude de connaissances sur des sujets variés, connectant les acteurs à un secteur du tourisme dont on voit bien qu’il n’est pas une extraction débranchée du monde réel – ce qui donne toute sa complexité à ce sujet d’étude. À la lecture du livre, à mesure que l’étude avance dans le siècle, on perçoit un changement dans la nature de l’encadrement : des professionnels, avec le TCF (quoique l’organisation ait aussi popularisé les premiers terrains de camping créés sous son égide, ce que Bertrand Réau ne mentionne pas, et c’est dommage), vers les masses, dont il n’entrevoit l’impact qu’après-guerre, ce qui est discutable. Ce glissement observé est en fait un peu faussé. L’intuition d’une prise en compte du TCF paraît bonne, son exploitation à partir d’une vision trop institutionnelle l’est hélas moins.

À partir des années 1960, la croissance du nombre des départs en vacances des Français fait craindre aux habitués du voyage l’envahissement par la foule. Un nouveau partage du territoire intervient alors : c’est le tourisme nomade, teinté d’aventure, pour les cadres supérieurs et professions libérales, au temps de la libération post-soixante-huitarde, la sédentarisation agrémentée d’éducation morale pour les classes populaires, dans le cadre du tourisme social – même si certains mouvements puisent leur force quelques décennies plus tôt.

Bertrand Réau constate qu’aujourd’hui, avec les outils technologiques disponibles, chacun peut être le créateur de ses vacances et porter ainsi sa propre distinction. Pourtant, près de 40 % des Français ne partent pas et des écarts importants dans les pratiques se mesurent quant à la fréquence et à la diversité des départs. L’auteur rejoint donc les conclusions de l’équipe MIT Tourisme (dont les travaux sont étonnement absents de la riche bibliographie mobilisée) : on ne naît pas touriste, on le devient. S’appuyant sur le travail de Sylvain Pattieu3, il montre les difficultés d’un tourisme populaire pour les voyages à l’étranger. Pour les classes moyennes et supérieures, il exploite les enquêtes de terrain qu’il a réalisées dans les villages vacances familiaux et examine les nouveaux repères de sociabilité qui s’y mettent en place. Enfin, le tourisme « durable » ou « soutenable », nouvel avatar dans la gamme des offres depuis une quinzaine d’années, n’échappe pas à son analyse, même s’il l’entrevoit surtout sous la forme du tourisme solidaire et de façon plutôt superficielle ; ces dernières pages font plus office de conclusion avant la conclusion, avec une timide tentative de mise en perspective sur l’enchantement touristique, porteur de frustrations, qui tendrait maintenant à participer au désenchantement (français) du monde.

Grâce à cet ouvrage, Bertrand Réau retrace habilement les motivations des promoteurs du tourisme qui ont apporté une diversité florissante de l’offre au XXe siècle. En suivant au plus près les individus, il a fait le choix judicieux de montrer que pléthore d’offres n’induit pas popularisation des vacances mais croissance du nombre de départs, pratiqués par les mêmes et espérés par les autres – certains s’en détournant toutefois. Un renouvellement du capitalisme, en somme, dont l’auteur fait mention en conclusion, un capitalisme dans sa globalité, comme l’est le tourisme : économique, social, politique, identitaire…

Johan Vincent



1. B. LARIQUE, L’économie du tourisme en France des années 1890 à la veille de la Seconde Guerre mondiale : organisation et développement d’un secteur économique, thèse d’histoire sous la dir. de C. Bouneau, Université Michel de Montaigne-Bordeaux III, 2006.

2. J.-Y. ANDRIEUX et P. HARISMENDY; dir., Initiateurs et entrepreneurs culturels du tourisme (1850-1950), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.

3. S. PATTIEU, Tourisme et travail : de l’éducation populaire au secteur marchand (1945-1985), Paris, Presses de la FNSP, 2009.



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