Bertrand Geay et Laurent Willemez (coordonné par), Pour une gauche de gauche, 2008

Bertrand Geay et Laurent Willemez (coordonné par), Pour une gauche de gauche. Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2008, 316 pages. « Savoir/agir ».

par Hélène Hatzfeld  Du même auteur

Pourquoi la victoire du « non » au Traité constitutionnel européen en 2005 n’a-t-elle pas débouché en 2007 sur une candidature commune à l’élection présidentielle ? Pourquoi un électorat antilibéral ne s’est-il pas affirmé ? Telles sont les questions que ce livre collectif aborde. Mais à la différence d’autres ouvrages de science politique sur le même sujet, il prend explicitement parti. Comme l’indique le titre Pour une gauche de gauche, l’analyse est portée par un engagement. La position sociologique revendiquée – « une démarche à visée scientifique mais pas apolitique » – vise à favoriser la constitution d’un champ politique antilibéral. Le livre est issu d’un colloque organisé en décembre 2007 par l’association Raisons d’Agir, créée autour de Pierre Bourdieu peu après le mouvement social de 1995. Il part d’un constat : l’existence d’un courant de contestation protéiforme, associatif, syndical, politique, dont les grèves de 1986 et de 1995, le vote « non » en 2005 ont été les principales expressions. L’objectif est de comprendre pourquoi la tentative de conversion de la résistance antilibérale en force politique a échoué et de quelles ressources elle peut disposer à l’avenir. Les explications sont cherchées dans trois directions qui forment les trois parties du livre. La première, « Du mouvement social à la constitution d’un espace à la gauche de la gauche », trace une chronologie et s’interroge sur les contours de cet espace. La deuxième s’intéresse aux « nouvelles règles du champ politique », tandis que la troisième traite « des traditions politiques en mal de redéfinition ». De cette exploration se dégage une conclusion claire : l’existence d’une « gauche de gauche » est peu assurée.

« Gauche de gauche » : l’expression interpelle mais elle ne fait pas l’objet d’une discussion sur les raisons qui la font préférer à « gauche antilibérale » ou « gauche critique », ou encore « gauche altermondialiste ». Son positionnement supposé au sein de la gauche n’est pas non plus explicité alors même que l’introduction oriente sa « recherche dans la région du champ politique située à la gauche du parti socialiste » et que plusieurs contributions portent sur des organisations qui se situent en dehors des repères droite/gauche ou sont habituellement positionnées à l’extrême gauche. Cette « gauche de gauche » est, comme il est indiqué d’emblée, « virtuelle » et hétérogène. La démarche, structurée par l’alternance de points de vue transversaux et de monographies, a le mérite de mettre en évidence cette hétérogénéité. Hétérogénéité dans le temps d’abord : Sophie Béroud montre le décalage existant entre le processus de recomposition syndicale et la temporalité des mobilisations notamment entre 1995 et 2006 : on n’observe « pas de séquence unifiée des luttes sociales ». Hétérogénéité des composantes analysées : syndicales (la CGT, mais Sud n’est pas étudié), politiques (la « gauche du PS », le PCF et les différentes organisations trotskistes), sociales (« gauche mouvementiste », Attac). Peu est dit sur le fondement idéologique de cette « gauche de gauche » : on ne trouve d’analyse ni sur les éléments de pensée partagés ni sur les différends qui existent entre ces composantes. Seuls éclairages : une étude originale sur « le renouveau de la pensée économique critique », qui conclut à la faiblesse de ses supports et canaux d’influence, et un zoom sur « la pensée post- de Toni Negri », destiné à prouver que, plongée dans un « esthétisme prophétique qui n’a que faire d’une analyse empirique des agents réels », elle « n’apporte rien à la gauche antilibérale. » L’existence de la « gauche de gauche » est d’autant plus virtuelle que le présupposé d’un positionnement politique est fortement mis à mal par les analyses. La CGT, selon Baptiste Giraud, a intérêt à déconnecter son action de toute force politique et à se tenir à l’écart de « la radicalisation du mouvement, vue comme une tentative de politisation de la lutte syndicale ». C’est aussi sa situation « aux frontières du champ politique » qui fait l’ambiguïté d’Attac : comme le montre Claude Poliak, la tentative de créer « un espace politique amateur » a expliqué son succès initial, mais le rapport au politique n’a pas fait l’objet d’un débat de fond, tout en suscitant de vifs conflits. Plus largement, l’analyse d’Isabelle Sommier sur la « gauche mouvementiste » (les mouvements des « sans », le Droit au logement, Agir ensemble contre le chômage, la Confédération paysanne…) conduit au constat que si la référence au « politique autrement » des années 1970 est présente, l’idée d’un « débouché politique des mouvements sociaux ne fait pas sens pour une partie d’entre eux », qui « prônent une désertion à l’égard des lieux du pouvoir, stratégie de l’ailleurs ». Constat que conforte Lilian Mathieu, en analysant la poursuite de « l’autonomisation de l’espace des mouvements sociaux » commencée dans les années 1970.

Enfin, la transformation de la diversité des mouvements sociaux en une force politiquement représentée, apparaît d’autant plus problématique du point de vue des forces susceptibles de la porter. Bien que très partielle, l’étude sur la gauche du PS (Rémi Lefebvre) souligne, à partir de l’exemple de la Gauche socialiste, la force des facteurs qui incitent ces militants à rester au PS malgré leurs désaccords : durée de l’engagement, relations nouées dans et par le militantisme, positions de pouvoir occupées ou postes électifs espérés, impossibilité aussi de se reconvertir ailleurs. L’idée que les organisations ont plus intérêt au statu quo qu’au changement, souvent formulée en science politique, trouve avec le PCF un nouvel exemple : alors qu’il affirme une recherche de renouveau et a organisé un vaste débat préparatoire à son dernier congrès, les logiques multiples, parfois contradictoires, en présence, le « conduisent à persévérer dans son être ». Le louvoiement stratégique entre une candidature antilibérale et une candidature communiste à l’élection présidentielle a empêché le parti communiste, selon Bernard Pudal, de créer un rapport de forces favorable à la gauche antilibérale au deuxième tour. Ce sont ainsi explicitement les intérêts propres des organisations qui sont mis en évidence comme obstacles à la constitution d’une « gauche de gauche ». Patrick Lehingue en apporte une preuve originale. Son étude sur « les comptes publics des partis politiques » établit l’intérêt de chaque organisation à présenter le maximum de candidats et ainsi à « préserver la marque partisane ». Il conclut que « la dispersion reste sans doute déraisonnable, mais au moins sous le rapport des contraintes financières, pas complètement irrationnelle. »

Bien qu’elles n’abordent ni les thèmes susceptibles de donner corps à la « gauche de la gauche » ni la dimension électorale (figures de candidats, votes…), ces contributions, en mobilisant diverses approches de science politique et de sociologie, apportent un éclairage sur les raisons de « l’impuissance à construire en France une gauche de gauche ». Plusieurs auteurs insistent sur les illusions qui ont animé les militants antilibéraux. La croyance en l’influence forte et croissante des idées antilibérales est accompagnée par l’illusion qu’existait un électorat antilibéral, dont le vote « non » majoritaire aurait été l’expression. Lilian Mathieu pointe « l’erreur de perception » de ces militants et les « erreurs tactiques » qui en découlent : « Les tenants de la candidature unitaire ont cru que l’électorat du 29 mai [2005] serait la base d’une nouvelle force politique qui trouverait dans l’élection l’occasion de son avènement. » Cette distorsion entre les apports des analyses formulées dans les contributions et le regard de certains militants donne deux lectures possibles du livre. L’une invite à un approfondissement des pistes permettant de mieux comprendre l’éparpillement de l’offre de gauche en 2007 et l’absence d’une « gauche de gauche ». L’autre est présente en particulier dans la conclusion. A partir des concepts théorisés par Pierre Bourdieu, notamment ceux de champ et de « lutte pour l’imposition d’une vision politique », Gérard Mauger propose une lecture militante : il indique les tâches nécessaires au « travail politique d’unification » conduisant à la « reconstruction d’une gauche populaire ». Mais entre ces deux lectures, il existe une certaine distance.



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