Bernard Delpal et Olivier Faure (sous la direction de), Religion et enfermements (XVIIe – XXe siècles), 2005

Delpal (Bernard) et Faure (Olivier), sous la direction de, Religion et enfermements (XVIIe - XXe siècles). Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, 240 pages. « Histoire ».

par Hervé Guillemain  Du même auteur

Les directeurs de cet ouvrage collectif proposent un salutaire « retour sur les enfermements » à partir des travaux pluridisciplinaires tenus dans le cadre du groupe de recherche « Enfermements, marges et société » de Lyon III. Ce retour s’imposait pour plusieurs raisons. En premier lieu, il était nécessaire de reprendre ce chantier historique, miné par la dispute foucaldienne. L’ouvrage collectif, qui croise l’histoire médicale, sociale et religieuse, a ce premier mérite de proposer des interprétations de l’enfermement qui dépassent les oppositions manichéennes. La mise au point historiographique d’Éric Baratay sur la relecture de l’histoire de la correction des enfants est à ce titre exemplaire qui montre l’importance des écarts au modèle foucaldien et la nécessité de penser la complexité dans l’histoire des institutions religieuses d’enfermement. En second lieu, les auteurs ont choisi de revenir sur « l’illusion historique de la radicale opposition entre le religieux et le médical », largement dissipée par les travaux des historiens de la médecine et par ceux des historiens du fait religieux. Il s’agit, pour Bernard Delpal et Olivier Faure qui ont dirigé le volume, d’étudier les interactions entre le religieux, le social et le médical à travers une problématique renouvelée qui part du constat que « l’exaltation du lieu clos est bien d’abord le fait du christianisme et plus particulièrement de l’Église catholique ». Le troisième mérite de cet ouvrage est qu’il fonde cette approche sur les exemples les plus variés. Le XIXe siècle est particulièrement bien représenté et c’est en toute logique. Comme le montre J.-M. Fecteau, il est ce siècle apparemment paradoxal qui pense l’enfermement en célébrant la liberté. La réflexion s’amorce par le XVIIe siècle et se poursuit pour le XXe siècle à partir d’exemples particulièrement riches. La multiplicité des espaces couverts par les contributions réunies dans le volume – France, Suisse, Italie, Québec – permet d’envisager des rapprochements (rôle des religieux dans les institutions asilaires en France et au Québec, influence du religieux sur les formes de prévention et de soin des tuberculeux en Europe). L’enfermement est évoqué dans ses facettes les plus diverses, certaines classiques – hôpitaux, asiles, maisons de correction, prisons –, d’autres tout à fait novatrices – pensionnats, couvents-usines, providences par exemple. La diversité confessionnelle est aussi abordée, tant dans le cadre des vocations religieuses (Cabanel) que dans celui des institutions (Fecteau). Des textes généraux et une longue introduction en forme de bilan historiographique encadrent ces contributions variées et donnent à l’ensemble une cohérence convaincante qui fait une place raisonnable à la vision complexe que l’on doit avoir de ces lieux d’enfermement et de leur rapport au religieux.

La nuance apportée au schéma foucaldien d’un dressage concerté et généralisé des populations par le biais des institutions d’enfermement apparaît nettement plus dans le contenu des articles que dans l’intitulé des parties – les titres sont largement empruntés au vocabulaire de Foucault : « enfermer pour dresser » ou « enfermer pour redresser ». Doit-on encore parler de « dressage » après la démonstration convaincante d’Éric Baratay sur les maisons de correction qui insiste sur la diversité des situations et explique que « la lecture d’une répression totalitaire en reste trop souvent au décor et au discours mais n’atteint pas le vécu, le changeant » ? À l’inverse, quelle place tient le soin dans le pouvoir pastoral du prêtre prolongé par l’aliéniste italien tel que décrit par V. Fiorino ? La complexité de ces institutions ne se laisse pas enfermer dans ces catégories. L’enfermement apparaît comme une forme de modernité au XIXe siècle qui, loin d’être uniquement exclusif, est aussi un moyen pour les enfermés d’intégrer la société, et de « s’initier au monde » pour ceux qui ne peuvent s’y adapter. Le monastère rejoint le phalanstère dans un même modèle de communauté idéale destiné à transformer le monde, modèle qui inspire par certains traits les règles de vie des institutions fermées. L’acte charitable de recueillir « s’est transformé en procédure d’intervention sur un problème défini comme social » (Fecteau). Comment comprendre sinon la coïncidence entre l’apogée du modèle religieux d’enfermement et la vague de sécularisation ? L’adaptation des institutions et du discours religieux à cette nouvelle donne sociale explique la force des congrégations catholiques dans le domaine du traitement des aliénés, comme Olivier Bonnet le démontre à propos des religieuses qui sont au service des aliénés.

L’enfermement est aussi une dimension du soin, ce que montre bien la seconde partie de l’ouvrage (« enfermer pour soigner »). La religion joue un rôle majeur dans les structures de l’aliénisme au XIXe siècle, qu’il s’agisse de sa forme institutionnelle ou des catégories pathologiques construites par les médecins (Fiorino). On pourrait s’interroger sur l’effet de culture ou de structure qui oppose la solution institutionnelle catholique à la solution associationniste protestante. L’espace institutionnel ouvert, open door, est-il l’apanage d’une confession particulière ? Selon Philippe Artières, la pratique du médecin expert des prisons s’inspire largement de la confession de l’aumônier. Last but not least, la réflexion de Joëlle Droux sur la prévention de la tuberculose dans l’espace helvétique confirme cette influence religieuse dans la sphère médicale : l’effort des missions religieuses intérieures qui développe l’évangélisation à domicile inspire la modernité médicale des infirmières visiteuses auprès des tuberculeux. Ce « recyclage » moderne de la mission religieuse n’empêche pas un discours anti-moderniste affirmé de la part des religieux qui légitime une intervention religieuse dans le domaine médicosocial par le recours à la thèse de la dégénérescence des publics déviants et marginaux. Ce n’est pas le moindre des intérêts de cet ouvrage de pointer cette complexité qui associe la modernité institutionnelle à une forme traditionnelle du discours.

Cette complexité explique l’impossible classement des contributions en un système qui soit satisfaisant. L’institution peut soigner autant qu’elle dresse, elle redresse pour soigner. Elle est un lieu dans lequel s’expriment des « relations de pouvoir inégalitaires » mais elle peut aussi révéler une « pratique de liberté ». L’enfermement est souhaité autant qu’il est subi, ce que montre bien la variété des attitudes des enfermés, particulièrement saisies dans la contribution de Patrick Cabanel sur les vocations religieuses. L’enfermement apparaît aussi comme le lieu de l’intériorisation, de la recherche d’une autre cellule familiale. Comme les directeurs du volume l’expliquent à la fin de leur introduction, l’enfermement religieux a donc les dimensions d’un modèle utopique avec un double ou triple visage : celui d’un « laboratoire de perfection », celui d’une communauté efficace et chaleureuse, celui d’un lieu de surveillance et de punition. La rapide disparition de ces lieux d’enfermement à la fin du XXe siècle marque une rupture dans cette histoire marquée par l’héritage religieux et la culture chrétienne.



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