Augusto De Benedetti, Lo sviluppo sospeso. Il Mezzogiorno e l’impresa pubblica 1948-1973.

Soveria Mannelli, Rubbettino, 2013, 265 p.

par Ferruccio Ricciardi  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Grâce à un travail de réorganisation et classement duré presque vingt ans, les archives de l’Istituto per la Ricostruzione Industriale (IRI) – le grand conglomérat industriel créée par l’État italien en 1933 lors du sauvetage de principales banques commerciales de la Péninsule et acteur fondamental de l’industrialisation et de la modernisation du pays jusqu’à sa liquidation en 2002 –, est désormais à disposition des chercheurs aux Archives nationales de Rome1. Miroir d’un mode tout à fait original d’intervention de l’état dans l’économie, qui déclinait à sa guise la gestion publique d’un spectre particulièrement hétérogène d’entreprises de droit privé opérant dans plusieurs secteurs industriels et des services (sidérurgie, chantiers navales, téléphonie, énergie électrique, industrie mécanique, transports aériens, construction d’autoroutes…), les archives de l’IRI, de par leur richesse et spécificité (il s’agit d’environ deux kilomètres et demi de documentation qui rend compte à la fois de l’activité du groupe industriel et des quelques huit-cent entreprises qui étaient sous son contrôle), sont un outil incontournable pour tout chercheur souhaitant approcher l’histoire italienne des politiques industrielles du XXe siècle. En témoigne le projet éditorial récemment mis en chantier par la Fondation IRI et les éditeurs Laterza qui, en regroupant plusieurs dizaines d’historiens et économistes autour de six volumes, ont porté à terme le pari d’offrir une reconstruction la plus complète possible de l’histoire de l’IRI et de son impact sur l’économie italienne, en exploitant notamment les données issues d’une documentation archivistique longtemps restée muette2.

Ce qui se dégage de ce travail, ce n’est pas seulement une company history dument documentée, mais aussi un regard croisé sur les multiples enjeux (économiques, sociaux, politiques…) liés à l’intervention étatique dans l’économie industrielle du pays. Le livre d’Augusto De Benedetti, spécialiste de l’histoire économique des régions du Sud de l’Italie (le dit Mezzogiorno), est un prolongement de ce double pari, à la fois historiographique et archivistique. Se fondant largement sur la documentation produite par les instances décisionnelles et les bureaux de la direction du groupe IRI (l’ancienne Serie nera), il a pour ambition de retracer le rapport entre le rôle de l’entreprise publique et le développement (inachevé) des régions méridionales entre le lancement du plan Marshall et la crise économique du début des années 1970. En s’interrogeant sur l’échec des politiques industrielles de l’IRI dans les régions du Sud malgré les énormes efforts déployés en termes financiers, techniques et de ressources humaines, il s’inscrit dans un courant historiographique qui ne cesse de dénoncer les « occasions ratés » du développement économique de la Péninsule dans l’après-guerre, et qui tend à qualifier d’éclectique, voire difficilement assimilable aux autres pays occidentaux, la trajectoire du capitalisme italien (on parle dans ce sens d’« abordage manqué », d’« élan freiné », de « compromis extraordinaire »…). Documentation à l’appui, ce livre cherche pourtant à donner des réponses qui contribuent à complexifier, ou du moins à nuancer, l’interprétation dominante à cet égard, fondée sur une lecture unilatérale des rapports entre milieu politique et entreprise publique (les exigences instrumentales de la classe politique ayant plombé les ailes des entreprises et des managers de l’IRI).

Dans un premier temps, le livre retrace les origines de l’industrialisme méridional, c’est-à-dire d’un courant de pensée et d’action très influent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, composé d’hommes politiques, experts et dirigeants d’entreprise aux profils variés (même si la référence du catholicisme sociale est prédominante), qui œuvre pour le relèvement économique du Mezzogiorno (rongé par le chômage, l’émigration et l’absence d’une structure industrielle solide) par le biais d’une thérapie de mise à niveau des infrastructures et d’industrialisation par étapes, stratégie qui devait être assurée par un plan ambitieux d’investissements publics. Cet engagement se traduit d’abord par l’institution en 1950 de la Cassa per il Mezzogiorno, un organisme de financement de travaux publics qui, sur l’exemple de l’américaine Tennesse Valley Authority et grâce aux aides économiques du plan Marshall, lance un vaste programme d’investissements (notamment dans le secteur agricole et les infrastructures) ; puis, vers la fin des années 1950, par le soutien aux initiatives industrielles à travers une politique incitative (aides financiers, facilités fiscales, crédits) qui vise, à terme, l’accroissement du revenu moyen dans les régions concernées et la dynamisation de l’environnement économique local, notamment en favorisant les petites et moyennes entreprises. Dans les deux cas, l’IRI se retrouve au centre de l’affaire, que ce soit par l’œuvre de ses experts (comme l’économiste Pasquale Saraceno) qu’inspirent les « réformes de structure » destinées aux régions du Sud ou par le fait que la politique incitative évoquée plus haut, à cause de pressions politiques croisées (des démocrates-chrétiens aux communistes), est progressivement détournée à la faveur des grandes entreprises, notamment celles appartenant à l’État. D’autant que l’IRI lui-même, à partir de 1957, est contraint par la loi à localiser 40% de ses investissements dans les régions du Sud, ce qui fait du groupe industriel public à la fois le premier acteur économique et le premier employeur dans ces territoires.

Dans ce contexte, l’auteur introduit deux études de cas révélateurs des dérives de la stratégie industrielle de l’État italien vis-à-vis du Mezzogiorno. Le premier exemple est consacré à l’établissement sidérurgique de Tarente, dans les Pouilles, construit de toutes pièces en 1964, puis agrandit en 1975 afin de doubler les volumes de production (on passe de 5,8 à 10,3 millions de tonnes d’acier par an). C’est donc sous le signe du « gigantisme industriel » qui se place un projet industriel conçu sur la base de prévisions de marché élaborées à la fin des années 1960, et qui entre en fonction au moment où la crise économique frappe de plein fouet les pays européens, notamment les filières de production de biens de consommation durables, destinées à alimenter la « sidérurgie de masse ». Les choix alternatifs étant rapidement écartés (la répartition de la production de produits sidérurgiques plats dans des sites du centre-nord), au final prévaut la ligne des « îles d’industrialisation » qui parie sur la formation de capital fixe (notamment l’industrie de base telle que la sidérurgie et les grandes infrastructures) comme clé pour le développement économique, en réactualisant ainsi la tradition du nationalisme économique très ancrée au sein de la technocratie de l’IRI et des élites économiques italiennes depuis l’entre-deux-guerres. Ce volontarisme tend en outre à remplacer la politique industrielle menée par les ministères compétents (y compris celui censé coordonner l’action de la « galaxie » des entreprises publiques), jugée insuffisante et inefficace par les experts du groupe public.

Le deuxième exemple concerne le projet de l’IRI de se doter d’une industrie mécanique de masse capable de concurrencer les acteurs privés, en misant notamment sur le développement du site de l’Alfa Romeo à Pomiligliano d’Arco, près de Naples. Le but est de déplacer le barycentre de l’industrie automobile italienne, dominée par la FIAT qui agit dans un régime de quasi-monopole, vers les régions du Sud. Si, au cours des années 1950, les premiers projets de réalisation d’une petite voiture grand public, avant même que FIAT ne sort son modèle-phare, la Cinquecento, se heurtent à nombre d’obstacles plus ou moins opaques ; la réorientation vers le segment moyen du marché dans les années 1970, avec le modèle Alfasud, est un véritable succès entrepreneurial. Le couac d’une partition jusque-là magistralement jouée par un manager d’exception comme Giuseppe Luraghi, est pourtant représenté par la ressource travail. Faute d’exercer son autonomie sur les procédures de sélection et de recrutement de la main-d’œuvre dans le nouvel établissement, le management public doit progressivement se plier aux pressions politiques à la fois nationales et locales, souvent couplés à des mécanismes délétères de clientélisme. Le résultat de cette non-politique de gestion du personnel est la chute de la productivité et la parallèle augmentation de la micro-conflictualité ainsi que de l’absentéisme tout au long des années 1970, phénomène qui, plus largement, affecte un milieu industriel, celui de la région de Naples, caractérisé par une tradition non négligeable de formation d’une main-d’œuvre qualifiée.

Finalement, la loi des chiffres sonne le glas de l’expérience de l’industrialisme méridional, la crise du milieu des années 1970 ayant irrémédiablement affecté les bilans des entreprises du groupe IRI davantage engagés dans l’effort de rattrapage économique des régions du Sud de l’Italie, notamment dans les secteurs de l’industrie lourde. La réponse convoquée par l’historiographie pour rendre compte de cet échec se résume dans la formule – par ailleurs forgée par les acteurs de l’époque – des « coûts impropres » (oneri impropri), c’est-à-dire les coûts additionnels que les entreprises d’État étaient censés soutenir pour faire face à des choix politiques et sociaux pas forcément en ligne avec l’esprit d’entreprise (en termes de choix de localisation inadaptés, de stratégies industrielles mal ficelées, de mauvaise gestion des ressources humaines…). L’ouvrage de De Benedetti a le mérite, entre autres choses, de donner de la chair à cette notion, tout en montrant la trame complexe ayant présidé à cette issue de l’histoire, dans laquelle s’entremêlent les convictions d’une technocratie économique relativement autonome, les pressions contingentes et changeantes de la classe politique et, plus généralement, les multiples interactions entre les différents porteurs d’intérêts gravitant autour des entreprises publiques. Ceci-dit, l’interrogation sur le sens de la mission de l’intervention de l’État dans celle qu’autrefois on appelait « économie mixte » reste ouverte, la crise économique internationale de ces dernières années ayant contribué à rouvrir le débat.


Ferruccio Ricciardi.


1. Les inventaires des archives de l’IRI, ainsi que d’autres archives privées associées au groupe industriel public, sont disponibles en lignes : www.maas.ccr.it/archivioiri/
2. Storia dell’IRI (1933-2002), 6 vol., Rome-Bari, Laterza, 2012-2015. ]


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