Aude Chamouard, Une autre histoire du socialisme. Les politiques à l’épreuve du terrain (1919-2010)

Paris, CNRS Éditions, 2013, 344 p.

par Fabien Conord  Du même auteur

Une autre histoire du socialismeAude Chamouard. Une autre histoire du socialisme: les politiques à l’épreuve du terrain Paris,CNRS Editions, 2013,344 p. 


 

Aude Chamouard affiche une double ambition : réaliser une étude du socialisme municipal en France et proposer, à travers elle, une autre histoire du socialisme ou, plus exactement que ce titre un peu accrocheur mais partiellement trompeur, « une histoire de la pratique du pouvoir sur le long terme ». Son travail repose sur un postulat : « le socialisme, dans les halls des mairies de France, a épousé la République » (p.12).

Le socialisme municipal a déjà suscité de multiples travaux, d’histoire et de science politique. La thèse de Patrizia Dogliani, réalisée sous la direction de Madeleine Rebérioux, sur la France perçue comme laboratoire du socialisme municipal date de 1991. Elle est discrètement citée une seule fois (n.13, p.28), dans un ouvrage par ailleurs dépourvu de bibliographie. Les travaux de Rémi Lefebvre sont davantage sollicités par Aude Chamouard, qui n’utilise pas en revanche les revues Recherche socialiste et Cahiers Jaurès (dont un numéro de 2005 est pourtant consacré à cette question du socialisme municipal). L’ouvrage s’appuie pour partie sur une thèse consacrée à l’entre-deux-guerres, mais embrasse une chronologie beaucoup plus longue. L’ensemble accuse pour cette raison un fort déséquilibre puisque la séquence 1940-2010 couvre les pages 249 à 318 seulement, alors que la période antérieure – pourtant plus brève – bénéficie de presque 250 pages. De plus, si l’analyse dédiée à l’entre-deux-guerres s’appuie sur des sources primaires, il n’en va pas de même pour le second XXe siècle, sauf pour la période ultime, nourrie de plusieurs entretiens. Sans prétendre obliger Aude Chamouard à réaliser une seconde thèse sur l’après-guerre, il semble que la consultation de quelques sources constituait un minimum, celle de la revue Communes de France par exemple, support des élus municipaux socialistes depuis 1959 ( !). Son préfacier – qui n’est pas son directeur de thèse, mais Serge Berstein – souligne d’ailleurs son apport sur le seul entre-deux-guerres. Quelques mots encore au chapitre des regrets, motivés par des approximations parfois pénibles (à la troisième ligne de l’introduction François Hollande est présenté comme « le second socialiste seulement à accéder au pouvoir suprême », faisant ainsi bon marché de Vincent Auriol à défaut de François Mitterrand ; l’expression « plan à grande échelle » est employée page 16 alors que l’auteure évoque son passage de l’échelle locale à l’échelle nationale ; la loi d’airain doit plus à Ferdinand Lassalle qu’à Karl Marx auquel elle est attribuée ; André Morizet n’a pas été grand maître du Grand Orient de France, ni de l’une de ses loges puisque le président d’une loge est un vénérable, non un grand maître…).

En dépit de ces handicaps, l’ouvrage d’Aude Chamouard contribue à la connaissance du socialisme français. Elle rappelle les contraintes juridiques imposées à l’action politique des élus et se livre à une analyse des budgets municipaux. L’ensemble trace les limites de ce que peut être le socialisme municipal. Elle interroge également la sociologie des élus et montre que leur spécificité s’estompe (ils sont de moins en moins ouvriers…). Aude Chamouard néglige en revanche les pratiques culturelles, alors qu’elle aurait pu s’appuyer pour les intégrer à son raisonnement sur les travaux de Françoise Taliano des Garets sur les métropoles culturelles ou l’exemple dijonnais analysé par Philippe Poirrier. Aude Chamouard remarque que le socialisme municipal français fait figure de parent pauvre en Europe, sans toutefois mettre d’autres exemples en regard (Vienne la rouge restituée par Paul Pasteur par exemple). En effet, privés de nombreux attributs administratifs, souvent contraints de composer avec d’autres forces politiques dans la gestion de la ville, les socialistes français se conduisent fréquemment comme des élus classiques. Quelques prises de position politiques peuvent toutefois les singulariser, ainsi l’adoption de motions (mais cette pratique est peut-être plus visible au niveau des Conseils généraux que municipaux). Aude Chamouard restitue les évolutions quantitatives des élus municipaux socialistes, sans insister toujours sur l’importance des rythmes nationaux (1977 s’inscrit dans un moment spécifique), mais en mettant bien en lumière l’importance croissante prise par cet échelon dans l’implantation partisane. Elle montre aussi, et le paradoxe vaut d’être signalé, la faible influence doctrinale exercée au sein de la SFIO par des élus municipaux pourtant de plus en plus nombreux et sur lesquels repose même, au temps de l’étiage partisan des années 1960, la force politique du socialisme français. La gestion municipale contribue toutefois, l’auteure insiste sur ce point, à l’acculturation des militants aux formes de gouvernement. Elle dresse d’ailleurs la comparaison avec le travail effectué en commission parlementaire durant l’entre-deux-guerres. Aude Chamouard cite l’exemple d’Isidore Thivrier, qui semble très écouté au sein de la commission des Mines (p.178) : à propos de ce député de l’Allier, il conviendrait de souligner qu’il est aussi, depuis 1916, l’un des principaux actionnaires de la Société des Mines du Bourbonnais ; à ce titre, il bénéficie d’une expérience patronale (et d’un statut social : il possède le château de Montassiégé, dans lequel il réside) qui rend sans doute son discours plus audible chez des parlementaires non socialistes…

 Aude Chamouard estime en conclusion que les municipalités constituent un « lieu d’expérimentation et de façonnement d’un rapport décomplexé au pouvoir » (p.319). Selon elle, c’est par le biais des municipalités que les socialistes s’intègrent dans le jeu politique et les réseaux républicains, « à la croisée de l’identité républicaine et de l’identité socialiste des élus » (p.323), propos qui fait écho à son postulat (« le socialisme, dans les halls des mairies de France, a épousé la République »). Or,  les socialistes français n’ont pas attendu de détenir des centaines de mairies pour être républicains. L’Affaire Dreyfus l’illustre, avec ses suites, ainsi que le montre bien le tome VIII des Œuvres de Jean Jaurès, récemment édité par les soins de Maurice Agulhon et Jean-François Chanet sur Défense républicaine et participation ministérielle (1899-1902). La première entrée d’un socialiste au gouvernement se fait dans ce contexte, pas à la suite d’une victoire municipale… La pénétration dans les réseaux républicains est, elle aussi, fort antérieure à l’entre-deux-guerres. La porosité entre socialisme, franc-maçonnerie, Libre pensée… se vérifie dès la fin du XIXe siècle. De nombreux anciens communards, authentiques révolutionnaires, affichaient ces appartenances multiples. Les exemples de socialistes venus à la SFIO via la franc-maçonnerie (Lucien Deslinières) ou après un parcours parlementaire républicain (Jean Jaurès) ne manquent pas… Le phénomène excède largement les itinéraires individuels, comme l’illustre Denis Lefebvre dans Socialisme et franc-maçonnerie : le tournant du siècle (1880-1920). Enfin, Aude Chamouard elle-même, en soulignant combien les élus socialistes influencent finalement peu leur parti en matière doctrinale, illustre les limites de sa thèse. Cet ouvrage ne permet donc pas, contrairement à ce qu’annonce son titre, de découvrir « une autre histoire du socialisme », mais offre néanmoins l’occasion d’en explorer davantage la complexité, de mettre en lumière quelques exemples inédits et a le mérite d’articuler l’histoire d’une force politique à celle des collectivités territoriales sur lesquelles repose largement son implantation.

Fabien Conord.

 



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