Atelier H (dir.), Égo-histoires. Écrire l’histoire en Suisse romande, 2003

Atelier H, sous la direction de, Égo-histoires. Écrire l’histoire en Suisse romande. Neuchâtel, Éditions Alphil, 2003, 458 pages. Préface de Pierre NORA.

par Pierre Caspard  Du même auteur

Préfacé par Pierre Nora, qui compare la fortune respective des « lieux de mémoire », et des « ego-histoires » dont il a jadis lancé le concept, et introduit par un texte où les jeunes historiens du collectif Atelier H présentent les conditions et les objectifs de leur entreprise, ce recueil nous offre l’autobiographie, professionnelle et intellectuelle, de vingt historiens suisses romands nés entre les années 1920 et les années 1940, et aujourd’hui en retraite ou proches de l’être. Outre l’intérêt que prendra évidemment à sa lecture tout historien un peu familier du domaine suisse, l’ouvrage se prêtera, pour les autres, à des lectures et à des réflexions multiples, notamment comparatives. Nous n’en retiendrons qu’une, qui concerne la figure de l’historien engagé dans le mouvement social.

On est frappé, d’abord, par l’origine de ces historiens : leurs parents viennent majoritairement du monde de la production (6 ouvriers, 3 ingénieurs, 2 patrons, 1 agriculteur, 3 petits fonctionnaires seulement, dont deux enseignants, les autres appartenant aux classes moyennes et aux professions libérales) et ont souvent eu un engagement politique ou syndical fort. La trajectoire professionnelle de ces historiens eux-mêmes est sensiblement différente de celle de leurs homologues français, relativement balisée par l’enseignement secondaire, l’université, le CNRS ou d’autres grands établissements. Les carrières sont ici complexes (« Ceci n’est pas une carrière » est le titre donné à l’une de ces « ego-histoires »), marquées notamment par l’exercice simultané ou successif de fonctions liées ou non à la pratique de la recherche historique : conservateurs de musées ou d’archives, avocat, officier pilote d’avion Mirage (l’intéressé soutient, p. 132, qu’ « il existe des affinités structurelles entre les exigences requises par le métier de pilote de chasse et celui d’historien », ce que personne n’aura l’imprudence de lui contester), infirmier, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères, le tout parsemé de charges de cours et de bourses de la FNSRS. Un tiers seulement ont achevé leur carrière comme enseignants titulaires (professeurs ordinaires) dans une université. Ceci s’accompagne d’une implication forte dans la vie sociale, non seulement au travers d’engagements corporatifs, associatifs ou politiques, mais aussi par l’exercice de responsabilités dans les institutions communales et cantonales (parfois fédérales). Il apparaît d’ailleurs que c’est cet esprit d’engagement qui a souvent conditionné les vocations d’historiens, plus que l’intérêt pour une discipline qu’ils n’ont découverte que sur le tard, dans le cours de leurs études universitaires, voire au-delà.

Auparavant, un consensus se dégage plutôt sur l’ennui suscité par les cours d’histoire reçus dans l’enseignement secondaire, l’initiation ou la motivation précoces ayant davantage résulté de la lecture de romans historiques ou de discussions politiques en famille. Tout ceci n’empêche pas les grands paradigmes de recherche des historiens romands d’avoir été en phase – après un retard, que déplorent les plus anciens, dans les années 1950, voire 1960 – avec l’historiographie internationale, française particulièrement. Mais on peut dire que, par ses thèmes et ses motivations, l’écriture de l’histoire en Suisse romande a exprimé, au moins pendant le dernier demi-siècle, un engagement d’historien-citoyen qui nous semble assez typique de la culture et des institutions propres à la démocratie helvétique, et qu’il serait intéressant de comparer avec des formes d’engagements historiens d’autres pays.



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