Arwen P. Mohun, Risk. Negociating Safety in American Society

Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2013.

par Jean-Baptiste Fressoz  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Arwen P. Mohun nous offre un vaste panorama de la gestion des risques aux États-Unis du début du XVIIIe siècle à la fin du XXe. Comment historiquement furent distingués les risques acceptables de ceux qui ne l’étaient pas? Comment fut négociée la définition du bon niveau de sécurité ? Par qui ? Quelles étaient les stratégies disponibles pour limiter ces risques ? Comment étaient attribuées les responsabilités ? Qui étaient les experts ? Comment ces derniers influencèrent la culture du risque américaine ? Le questionnaire est ample, la matière encore plus.

Le livre est construit à partir d’études de cas nombreuses, plus ou moins fouillées. Il comprend trois parties qui correspondent, selon l’auteur, aux trois phases de l’histoire du risque. Dans l’Amérique du XVIIIe siècle, les risques sont « naturels » (les incendies, la variole, la météorologie, les chevaux) ; dans un deuxième temps, ils deviennent industriels (le chemin de fer, les accidents du travail), enfin, au XXe siècle, les risques sont ceux de la « société de consommation » (l’automobile, les armes à feu, les parcs d’attraction et les équipements ménagers). Cet inventaire à la Prévert montre à la fois la richesse du livre et pointe certains problèmes.

Premièrement, la contrepartie est de proposer une histoire quelque peu téléologique du risque avec des oppositions tranchées entre la « culture vernaculaire du risque » et l’expertise qui lutterait contre cette dernière. Au départ, la gestion du risque relèverait du sens commun et de l’apprentissage domestique. Par exemple pour le feu, la culture vernaculaire du risque serait fondée sur une prudence individuelle et des gestes inculqués depuis l’enfance par les parents. Au XVIIIe siècle, l’esprit des lumières introduirait une gestion collective des risques, les probabilités, les assurances et des dispositifs techniques (inoculation, paratonnerre). Au XIXe siècle, l’approche vernaculaire qui resterait malgré tout dominante, montrerait son incapacité à affronter les dangers liés au chemin de fer et à l’industrialisation. D’où l’intervention de l’État, la généralisation de l’assurance et l’introduction négociée de divers dispositifs techniques de sécurité. Évidement ce récit n’est pas sans poser maints problèmes. Par exemple, le risque industriel et professionnel demeure extrêmement présent dans la « société de consommation » de la fin du XXe siècle, même s’il est rendu socialement invisible par d’innombrables dispositifs ou exportés des États-Unis vers les pays à bas coût. De manière explicite, l’auteur ne traite que des risques quotidiens et visibles et n’intègre pas la question de leur invisibilisation (l’agnotologie de Robert Proctor). Dans ce livre, les experts ne s’occupent que de limiter les risques ou de les divulguer au public, jamais de les imposer, de les rendre invisibles ou de les normaliser. Par ailleurs, si, la thèse d’Ulrich Beck sur la société du risque est critiquée dans l’introduction, elle ressort paradoxalement confirmée par la reprise des oppositions classiques entre risque naturel et risque technologique ou la thèse du triomphe de l’assurance à la fin du XIXe siècle. La question des risques majeurs, irréversibles, non assurables et de leur histoire au XVIIIe et XIXe siècles – qui n’est pas l’objet de ce livre, aurait sans doute permis d’aller plus en profondeur dans la discussion.

Deuxièmement, certains chapitres portant sur le XVIIIe siècle laissent de côté des éléments importants de compréhension dans l’évolution de l’appréhension des risques. Dans le cas de l’inoculation variolique en Nouvelle-Angleterre, ce qui est en jeu est moins l’opposition entre culture populaire du risque et culture savante des lumières quantificatrices, qu’une justification de l’inoculation selon les modalités de la théologie naturelle : les probabilités en faveur de l’innovation dévoilent l’ordre naturel et donc divin ; mourir de l’inoculation ne met donc pas en danger le salut du fidèle. La notion de culture des Lumières est d’ailleurs très problématique : Cotton Mather, principal promoteur de la quantification et de l’inoculation était également le grand instigateur du procès des sorcières de Salem. De même, le risque d’incendie dans la ville préindustrielle européenne en lien avec l’histoire de la police, de l’urbanisme et des assurances a fait l’objet de travaux importants qui ne sont pas mobilisés. La question du risque météorologique dans une société agraire dépasse largement celle du fameux paratonnerre de Benjamin Franklin, et ne peut être séparée des débats d’économie politique sur le contrôle des prix et des échanges, l’interdiction des exportations, l’organisation de greniers à blé etc.


Hormis ces réserves, le livre de Mohun n’en demeure pas moins extrêmement riche d’informations et d’analyses et présente la vaste historiographie états-unienne. Le chapitre sur le domptage des chevaux étudie ainsi les course improvisées, très fréquentes sur certaines artères new-yorkaise au milieu du XIXe siècle, qui témoigneraient selon l’auteur d’un paradoxe constitutif de la culture américaine du risque où les hommes blancs de la classe supérieure étaient à la fois en charge de la discipline et de la sécurisation des pratiques et soumis à un éthos viril les poussant à démontrer leur valeur individuelle en prenant volontairement des risques importants.

L’auteur insiste sur deux stratégies sécuritaires récurrentes au XIXe et XXe siècles : l’éducation des travailleurs et des usagers (comment on apprend à monter sur un tramway, à utiliser une machine, à ne pas marcher sur la voie de chemin de fer etc.) et l’émergence de l’idéologie du « technological fix » résolvant les dangers par la technique. En 1887 on comptait ainsi pas moins de 6500 brevets d’invention pour des systèmes d’attelage de wagons ! En 1893, des dispositifs d’attelage et de freinage sont imposés par la loi aux compagnies ferroviaires. Mais celles-ci les utilisent pour accroître la productivité du système (nombre et vitesse des trains) ce qui conduit à court terme à une augmentation des accidents. D’où la mise en place d’un programme de contrôle de « l’élément humain » : sélection des employés, « brownie points » enregistrant leurs erreurs et leurs inattentions par exemple, programme qui donnera naissance à la fin du XIXe siècle à une profession particulière, celle de l’expert en sécurité travaillant de manière transversale à différentes branches d’activité. Ces derniers ainsi que les industriels s’inquiètent alors de voir les individus persévérer dans leurs « cultures vernaculaires » du risque dans un environnement technologique très différent (tramways, automobiles etc.), d’où les initiatives d’éducation, de coopération volontaire puis la règlementations des produits dans la seconde moitié du XXe siècle.

Dans le vaste champ des sciences sociales consacré à l’étude du risque, souvent focalisé sur le très contemporain et l’émergence d’une « société du risque » supposément nouvelle, le livre de Mohun constitue donc un apport important démontrant la richesse des institutions et des pratiques passées consacrées à la gestion du risque.

Jean-Baptiste Fressoz


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