Antoine Prost et Jay Winter, René Cassin et les droits de l’homme : le projet d’une génération

Paris, Fayard, 2011, 443 p.

par Pauline Bonino  Du même auteur

Le nom de René Cassin (1887-1976) est aujourd’hui connu grâce à la multitude de rues, de collèges et autres bâtiments publics nommés en son honneur. Mais son ou plutôt ses actions sont largement oubliées ; tout au plus son nom est-il associé à la défense des droits de l’Homme. Les travaux universitaires sur René Cassin sont peu nombreux : seuls des proches ont écrit sur lui et seules les institutions qu’il a fréquentées ont commémoré son œuvre.

Pour tenter de combler cet oubli Antoine Prost et Jay Winter, respectivement professeur émérite à Paris I et professeur à Yale, tous deux spécialistes notamment de la Première Guerre mondiale, ont entrepris d’écrire cette biographie. Ce livre est leur seconde collaboration après Penser la Grande Guerre. Un essai historiographique, paru au Seuil en 2004. Leur étude s’appuie sur de nombreuses sources archivistiques : le fond René Cassin des Archives Nationales, les archives du Bureau international du travail (BIT), de l’Alliance israélite Universelle, du Conseil d’État, de l’UNESCO, etc. Cet ouvrage leur permet de montrer le poids de la Première Guerre mondiale dans l’histoire du XXe siècle en s’appuyant sur un exemple particulier. Mais en retraçant la vie de René Cassin, Antoine Prost et Jay Winter veulent montrer également le destin de toute une génération : celle qui a vécu les deux guerres en tant qu’acteurs et qui a façonné le XXe siècle.

Les auteurs développent chronologiquement les cinq différentes « vies » de René Cassin, faisant échos aux grands événements du XXe siècle. Elles sont réparties dans les trois parties de l’ouvrage : l’avant Seconde Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre.

Dans une première partie, les auteurs décrivent les deux premières « vies » de René Cassin : celle de professeur de droit et celle de militant international pour les victimes de la guerre. Les auteurs reviennent sur ce qui sera la matrice de l’engagement ultérieur de René Cassin : sa formation de juriste et son expérience du feu lors de la Première Guerre mondiale. Appelé au front, René Cassin fut blessé grièvement. Dès l’automne 1914 il s’engagea ensuite dans des associations de défense des mutilés et participa notamment en 1919 à la création de l’Union Fédérale des Anciens combattants et victimes de guerre. Parallèlement à cet engagement politique René Cassin devint professeur de droit, fonction qu’il occupera jusqu’à la Seconde guerre mondiale. Les auteurs montrent que cet engagement en faveur des victimes fait de René Cassin une figure et une voix connues dans le monde des Anciens Combattants. Cet engagement lui assura une place à la Société des nations (SDN), lui permettant de fréquenter d’autres juristes ou personnalités politiques de premier plan et de participer à l’élaboration d’un droit des victimes de guerre. Dans cette enceinte il commença, avec d’autres, à élaborer une pensée de la limitation de souveraineté des États pour garantir aux citoyens un plus grand respect de leurs libertés.

L’un des intérêts de ce livre est de faire des ponts entre les différentes périodes de la vie de René Cassin et entre les différentes périodes du XXe siècle. Ainsi, Antoine Prost et Jay Winter montrent que grâce à cet engagement dans l’entre-deux-guerre René Cassin peut se faire une place au sein de la France Libre, troisième « vie » de René Cassin. Il fut l’un des premiers, après avoir entendu parler de l’appel du Général de Gaulle, à le rejoindre à Londres le 20 juin 1940. Mettant ses capacités de juristes, son aura auprès des anciens combattants mais également ses connaissances avec les milieux politiques anglais à sa disposition, il rédigea notamment l’accord entre la France Libre et le gouvernement Churchill. Il donna un statut juridique aux quelques compagnons de de Gaulle. Antoine Prost et Jay Winter insistent ensuite sur le rôle extrêmement important que René Cassin a eu pendant la guerre au sein de la France Libre. En tant que Président du Comité Juridique au sein du GPRF puis du CFLN, il prépara le retour à la légalité républicaine en organisant la succession entre la Vichy et la France Libre. Il poursuivit également, avec d’autres, lors notamment des conférences de Saint James, ses réflexions sur la protection des individus contre les Etats, premiers pas vers la protection des droits de l’Homme.

Dans une dernière partie les auteurs mettent en avant les deux dernières « vies » de René Cassin, couronnant en quelque sorte ses activités précédentes. La première, se décline sur deux plans : celle de juge et celle de promoteur inlassable des droits de l’homme. Juge, il le fut à plusieurs reprises, au sein du Conseil d’État, de 1944 à 1960, chargé de rendre son aura à cette institution, ternie par Vichy. Juge également au sein du Conseil constitutionnel dans les années 1960. Enfin, il a été le premier juge français à la Cour européenne des droits de l’Homme de 1959 à 1974. Cette activité recoupa son engagement constant, initié dès la Seconde Guerre mondiale en faveur d’une protection internationale des droits de l’homme, notamment au sein de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU où il fut un des principaux rédacteurs de la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948. Il continuera par la suite à prôner la protection des droits de l’Homme au niveau supranational, se positionnant à la charnière entre les individus et l’État. Cet engagement sans faille fut honoré par le Prix Nobel de la paix en 1968.

Enfin, dans un ultime chapitre, les auteurs reviennent sur la dimension confessionnelle de la vie de René Cassin. S’il n’a jamais été juif pratiquant, René Cassin s’est largement impliqué pour la cause des droits de l’homme après la Seconde Guerre mondiale, en réaction aux exactions commises contre les juifs. Dès 1943 il devint Président de l’Alliance israélite universelle et le restera jusqu’à sa mort. De nouveau, les auteurs font le lien entre les différentes « vies » de René Cassin.

L’intérêt de cet ouvrage est donc d’avoir mis en avant la continuité de l’engagement d’un homme dans son siècle ; montrant les liens entre ses actions et les événements sur lesquels il n’a pas prise. De part la richesse de cette vie, il n’y a pas de période de sa vie qui soit étudiée en profondeur mais cet ouvrage a le mérite de déblayer très largement le terrain pour des recherches futures qui mettraient l’accent sur des périodes plus précises de la vie de René Cassin.

Pauline Bonino.


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