Anne Rothenbühler, Le baluchon et le jupon. Les Suissesses à Paris, itinéraires migratoires et professionnels (1880-1914).

Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses, 2015, 326 pages.

par Élie-Benjamin Loyer  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageC’est à un défi difficile que s’est attelée Anne Rothenbühler pour sa thèse de doctorat : faire l’histoire des migrantes suisses entre la Suisse et Paris. Reprenant le flambeau d’une certaine histoire urbaine des migrations, longtemps portée à Nanterre par Marie-Claude Blanc-Chaléard et Alain Faure, l’auteure s’est focalisée sur l’une des « migrations les plus méconnues de l’historiographie française » (p. 13). Si l’exercice est si complexe, c’est qu’une triple invisibilisation documentaire masque ces femmes suisses à Paris. Obstacle principal et majeur, il manque à l’historien une source fondamentale pour brosser ce genre de portrait de groupe : l’état nominatif des recensements quinquennaux, qui ne sont conservés dans le département de la Seine qu’à partir de 1921 et sans lesquels toute étude de détail de la colonie est compromise. Autre difficulté de taille, la colonie suisse reste peu nombreuse et géographiquement disséminée au regard de l’immensité parisienne. Rapidement, les individus traqués se font happer par l’immensité documentaire et chercher leurs traces conduit à un fastidieux travail de dépouillement pour trouver seulement quelques cas exploitables. Enfin, nombreuses sont les domestiques qui, en tant que femmes et en tant que domestiques, laissent bien peu de traces archivistiques. Il faut donc emprunter des chemins de traverse et faire preuve d’inventivité pour pallier des défauts de sources aussi contraignants.

Dans une démarche relevant nommément de la microhistoire et de l’histoire du genre, l’auteure veille à intégrer les mouvements migratoires dans toute leur complexité, sans manquer les retours ou les nouveaux départs et en rendant aux femmes, autant qu’il est possible de le faire, leur rôle d’actrice spécifique des mobilités. L’ambition de ne pas se contenter des espaces d’arrivée est capitale et conduit à articuler le plan autour d’un parcours migratoire qui commence avec le départ (première partie) et s’achève avec un retour possible (dernier chapitre). Projet engageant, mais qui nécessite un ambitieux travail de recontextualisation et de dépouillement des deux côtés de la frontière.

Anne Rothenbühler dresse le portrait d’une colonie suisse qui culmine aux alentours de 25 000 individus dans les années 1890, ce qui en fait la troisième colonie étrangère à Paris. Principalement présents dans les quartiers centraux, plutôt rive droite, ils sont nombreux à travailler dans le commerce (la banque, la comptabilité), l’artisanat ou encore dans le secteur hôtelier et la domesticité. Cette colonie suisse composée d’individus souvent qualifiés, maîtrisant plusieurs langues et réputés pour leur compétence, offre donc une physionomie tout à fait particulière, qu’a également décrite à Marseille Renée Lopez-Théry1. C’est l’une des rares colonies au sens entier du terme, dont les membres éprouvent un vrai sentiment d’appartenance et où le groupe exerce un véritable contrôle sur la réputation collective, notamment au moyen des associations. L’État suisse joue également un rôle essentiel. Loin du libéralisme qui caractérise la période précédente, les années 1880 sont celles d’un interventionnisme accru, par le biais des services cantonaux. En plus d’une participation financière aux budgets des associations suisses, il intervient par le biais de son ambassadeur à Paris, investi d’un rôle primordial de représentation, de structuration des réseaux et de soutien. Aux demandes de secours qui lui sont adressées par des compatriotes en difficulté, le ministre répond bien souvent par un rapatriement. Difficile de ne pas y voir une volonté de maîtriser la réputation suisse en excluant les plus vulnérables. En revanche ce genre de mesures ne concerne pas qu’une minorité, comme le suggère l’auteure en avançant le chiffre de 1,5 % de la population suisse à Paris qui serait concerné par les rapatriements (p. 272). Il serait plus pertinent de comparer la moyenne de 215 rapatriements annuels entre 1881 et 1896 au flux entre Suisse et Paris. Impossible bien entendu d’avancer un chiffre fiable, mais compte tenu du nombre de Suisses dans la colonie parisienne et du nombre de femmes demandant un passeport vers la France en 1914, on peut estimer l’ordre de grandeur à quelques centaines par an. Ces rapatriements, autant dictés par les obligations juridiques réciproques entre nations que par des questions économiques, sont donc considérables et constituent, avec les expulsions, un phénomène qui mériterait d’être mieux exploré.

L’auteure apporte beaucoup de soin à contextualiser cette colonie parisienne, d’abord en la resituant parmi les différentes populations étrangères à Paris ; ensuite, en replaçant cette migration vers Paris au sein d’une tentation migratoire suisse beaucoup plus vaste, l’Auswanderung. L’objet fondamental de sa recherche, le genre, ne mène donc jamais à une myopie dans l’observation. Malgré un souci constant d’envisager toutes les échelles du phénomène migratoire, A. Rothenbühler a fait le choix de se focaliser sur les demandes de passeports de femmes de 1880 à 1914. Le travail de dépouillement est colossal, plus de 10 000 demandes ont été examinées, essentiellement pour les cantons de Genève et Fribourg. Cela lui permet de mettre à jour deux migrations majoritairement féminines : une, marquée par le jeune âge des candidates, vers l’Est de l’Europe et une autre, davantage le fait de jeunes femmes, vers la France. Outre le fait qu’un échantillon plus restreint aurait pu donner des résultats suffisamment fiables, il est dommage d’abandonner ce souci permanent de comparaison pour le dispositif central de son travail. Cette méthode présente en effet le double inconvénient d’être fort inexacte pour les flux dirigés vers la France (le passeport n’est plus obligatoire pour se rendre en France depuis 1868 comme l’auteure le signale, p. 63), mais surtout d’interdire la comparaison hommes/femmes qui aurait sans doute pu nous apprendre beaucoup, justement, sur la spécificité des migrations féminines.

Cela n’empêche pas A. Rothenbühler de décrire dans le détail ces migrations féminines suisses qui sont au cœur de son enquête. Pour « retrouver ces migrantes, interroger leurs motivations et leur redonner la parole » (p. 273), l’auteure recourt à une source inhabituelle mais féconde que sont les petites annonces parues dans les journaux (en Suisse et à Paris). Cela lui permet d’établir que la motivation financière ne paraît pas décisive dans le choix d’immigrer, puisque les rémunérations ne semblent pas vraiment supérieures à Paris, tout en éclairant les réseaux migratoires et d’informations. Sur des problèmes aussi cruciaux, on ne peut que regretter la modestie de l’échantillon réuni : comment généraliser les résultats d’une analyse menée sur une vingtaine de petites annonces (p. 204) ? Les critères retenus pour la constitution du corpus restent très flous et si l’idée d’utiliser les petites annonces est séduisante, il aurait sans doute fallu le faire de manière plus systématique pour compenser le caractère foncièrement anecdotique de la source.

L’approfondissement de ces questions manque d’autant plus que cela aurait servi la thèse dominante d’Anne Rothenbühler, selon laquelle Paris serait une migration « permettant une certaine forme d’émancipation, de libération des carcans sociaux et de recherche d’un asile dans l’anonymat de la capitale française » (p. 247). L’absence de motivation pécuniaire claire, mais là encore une démonstration plus systématique aurait été profitable, constitue déjà un indice, mais ce sont surtout les cas de « migration gestationnelle » (p. 263) qui nous renseignent à ce sujet. Derrière cette formule se cachent ces femmes suisses enceintes qui viennent à Paris afin d’y accoucher dans la plus grande discrétion. Découverts grâce au dépouillement des registres de la maternité de Port-Royal, ces comportements sont impossibles à quantifier (quelques cas par an, peut-être plusieurs dizaines de cas sur les quelques centaines de migrantes annuelles qui se dirigent vers la France), mais c’est l’un des grands mérites de ce travail que de les avoir mis au jour.

On est en revanche moins convaincu lorsque l’auteure mobilise les mentalités pour étayer sa thèse principale. Que les femmes de l’époque aient évolué dans un cadre moral très strict, qui dessine l’horizon des possibles, il faut y insister ; mais en déduire que toutes les femmes qui partent sont mues par un projet émancipateur est nettement plus discutable. Écrire que « penser le départ deviendrait alors le fait de femmes cherchant à se soustraire à un modèle étouffant qui annihile toute velléité, et décidant, deuxième paradoxe, d’adopter une condition domestique, symbole de l’asservissement féminin » (p. 141), c’est faire un anachronisme en postulant que l’émancipation, combat politique contemporain, est une donnée évidente dans l’expérience du départ féminin à la fin du XIXe siècle. On ne peut bien sûr l’exclure et l’auteure évoque de nombreux cas où cette dimension est évidente. Mais la décision du départ est trop complexe pour systématiser le propos. De la même manière, on ne comprend pas très bien ce qu’apporte l’évocation des mercenaires suisses : que les cas fréquents de départs autour de soi donnent l’exemple et incitent au mouvement, c’est évident ; mais que reste-t-il de l’expérience migratoire des soldats des XVe-XVIIIe siècles à une jeune Valaisanne partie s’embaucher comme domestique à Paris en 1900 ?

Faire l’histoire des inconnues de toute documentation, c’était le pari d’Anne Rothenbühler ; il n’est qu’en partie tenu, non pas faute de moyens car la variété des sources mobilisées est impressionnante (des demandes de passeports, aux histoires drôles, en passant par les petites annonces et le recensement), mais faute d’un systématisme impossible à toutes ces échelles différentes. Cela étant, force est de constater qu’avec ce livre, ces migrantes en « jupons » sont bien redécouvertes et, de ce point de vue, il est judicieux d’avoir mis en annexe la transcription de dix lettres de demandes de secours. Anne Rothenbühler leur a bien redonné, même fugitivement, la parole.

Élie-Benjamin Loyer


1 R. Lopez-Théry, « Contribution à l’étude de l’immigration. Une immigration de longue durée : les Suisses à Marseille », Aix-en-Provence, thèse de doctorat de sociologie, Université de Provence, 1986.


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