Anne-Marie Sohn, Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960, 2001

Sohn (Anne-Marie), Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960. Paris, Hachette Littératures, 2001, 431 pages. « La vie quotidienne ».

par Marie-Claude Blanc-Chaléard  Du même auteur

Derrière ce titre qui semblait s’imposer, Anne-Marie Sohn nous livre une des toutes premières études historiques sur la jeunesse des années 1960. L’un des principaux intérêts de ce travail réside dans les sources utilisées et dans la façon dont l’auteur les donne à voir. Il s’agit d’un double corpus, qui sent bien son époque. D’un côté figure une enquête sur la jeunesse, lancée en 1966 à l’initiative de François Missoffe, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, qui a laissé environ 3 000 témoignages de 15-24 ans conservés aux Archives nationales (souvent rédigés collectivement autour d’un enseignant ou responsable d’association). De l’autre, Anne-Marie Sohn a dépouillé, pour la période 1967-1969, une partie des lettres « audiovisuelles » envoyées à Ménie Grégoire, confidente célèbre sur les ondes de R.T.L. entre 1967 et 1981, auprès de qui s’épanchaient davantage les jeunes filles. Ce remarquable ensemble de sources primaires permet de lire et d’entendre le discours des intéressés en cette période de grande mutation de l’histoire de la jeunesse.

À partir des thèmes forts qu’elle a reconnus dans ce discours, l’auteure a regroupé en six chapitres les citations relevées dans les deux corpus. Les citations constituent la substance de cette histoire, la table des matières où tous les intertitres sont entre guillemets le montre. L’historienne ne se met pas en avant, elle semble n’intervenir que dans le classement des thèmes ou par le truchement de courtes remarques. Outre que cette parole des jeunes contribue à rendre présent le groupe social qu’ils ont conscience de constituer, ce choix convient sans doute aux nécessités de la collection « La vie quotidienne », laquelle s’adresse à un assez large public. On regrettera malgré tout l’effet de juxtaposition et de faible densité qui résulte de cette méthode. Dans ce qu’on pourrait prendre parfois pour un « dossier enquête » de magazine, on a souvent du mal à repérer la portée historique de tableaux qui peinent à renouveler ce que l’on connaît intuitivement ou par expérience de la jeunesse des années 1960 (n’a-t-on pas déjà tout entendu des remarques et citations contenues dans le chapitre intitulé par exemple « le fossé entre parents et enfants » ?). Par ailleurs, chaque chapitre met fort justement en avant la diversité des situations des jeunes (on découvre ici l’opinion des jeunes de milieux rural et ouvrier, objet plutôt rare). Toutefois cette diversité finit par brouiller les pistes et rendre peu lisible la tendance d’ensemble.

Cette posture en retrait de l’historienne n’est que modestie du chercheur qui, au-delà de l’énorme travail de dépouillement, sait éclairer la lecture au moyen de nombreuses références dont on retrouve le détail en note. Ainsi le premier chapitre, qui s’ouvre sur la question-clé de la scolarité, met bien en correspondance les plaintes des jeunes sur les classes surchargées et l’histoire de la « démocratisation scolaire », faisant le point ici sur les insuffisances quantitatives de l’offre éducative, là sur la façon dont l’enseignement technique a été sacrifié sur l’autel des contraintes budgétaires.

À l’autre bout, le livre s’inscrit dans une réflexion plus globale sur l’originalité de cet objet « jeunes », caractéristique de la période considérée. Les témoignages retrouvés montrent à quel point les jeunes des années 1960 se vivent comme un groupe à part, certains (ajusteurs F.P.A. de Dijon, il est vrai) se désignant même comme « une classe sociale », définie par « des problèmes communs, des aspirations semblables, des inquiétudes et enthousiasmes identiques ». Anne-Marie Sohn voit dans l’accès massif de cette génération à l’enseignement secondaire, où ils s’installent dans une position « retranchée du monde » (p. 355), une explication première à ce fonctionnement comme un groupe à part. Au-delà de la diversité, son travail confirme la dimension de rupture historique portée par cette génération dans l’évolution sociale du XXe siècle. Elle suggère de mieux regarder, pour comprendre, l’histoire de la génération des parents qui a su s’adapter aux mutations et aux drames du siècle, pour nourrir ensuite une aspiration inédite au devenir de leurs enfants. La formule de l’ouvrage interdisait sans doute d’aller plus loin. Au-delà d’un parcours agréable au pays des jeunes ou d’un retour sur de vieux souvenirs, le livre d’Anne-Marie Sohn est donc aussi un outil pour ceux qui, de plus en plus nombreux parmi les historiens, s’intéressent à la société des trente glorieuses.


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