Anne-Marie Saint-Gille et Jay Rowell, dir., La société civile organisée aux XIXe et XXe siècles : perspectives allemandes et françaises.

Villeneveuve d’Ascq, Presses du Septentrion, 2010, 373 p.

par Marie-Bénédicte Vincent   Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage collectif dense de vingt-quatre contributions, issu d’un colloque du Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne (CIERA), peut de prime abord frapper par son ambition : celle de vouloir combiner une approche empirique sur le temps long (du XVIIIe au XXIe siècle) des acteurs et des pratiques donnant forme à la « société civile » et une comparaison entre les sociétés française et germaniques (l’Autriche étant intégrée dans le volume). Or il ne s’agit pas de partir d’une définition stricte de la société civile, « concept éponge » comme le souligne Michel Offerlé en introduction, mais plutôt d’élaborer une sociohistoire de cet espace plus ou moins autonome entre pouvoir politique et individus et, parallèlement, de s’interroger sur la fécondité de son utilisation en sciences sociales – sont ici réunis des chercheurs principalement historiens, sociologues et germanistes. Cette utilisation n’est du reste pas étrangère à la « redécouverte » de la société civile dans les années 1970-1980 dans les démocraties occidentales, en lien avec les mouvements sociaux contestataires post-1968 et depuis les années 1990-2000 dans les organisations supranationales, altermondialistes notamment.

L’ouvrage se divise en cinq parties, consacrées respectivement à l’évolution des usages du concept, au monde économique, aux répertoires d’action et aux associations composant la société civile. Plutôt que de reprendre ce plan complexe qui apparaît parfois un peu artificiel tant les thèmes se recoupent, nous rendrons compte des deux principaux objectifs du livre : l’historicisation de la notion de « société civile » et l’axe comparatif.

L’analyse historique de la notion de société civile fournie par l’ouvrage est en effet très précieuse. Les contributions montrent, d’une part, comment la notion théorisée au XVIIIe siècle intégrait les acteurs économiques, alors qu’elle les exclut aujourd’hui dans une représentation reposant davantage sur la responsabilité individuelle et l’auto-organisation des relations sociales face à l’État et aux forces du marché, où les valeurs connotées positivement sont la civilité, la non-violence, la participation et la délibération. En s’intéressant à la figure des statisticiens universitaires allemands de la fin du XVIIIe siècle, à la fois savants, représentants de l’opinion et consultés par le prince et l’administration, Guillaume Garner montre que l’émergence de la société civile peut aller de pair avec la centralisation de l’action administrative. On trouve un écho de ce thème dans les contributions consacrées aux chambres de commerce en France sous le Consulat et l’Empire (Igor Moullier), sous le Second Empire (Philippe Lacombrade) et aux chambres d’agriculture créées en 1927 (Pierre Chamard). Ces trois papiers se répondent en insistant sur la position carrefour des chambres, à la fois expressions de la société civile, groupes d’intérêts de patrons ou de propriétaires et organes remplissant des missions de service public reconnus par l’administration locale et nationale malgré l’interdiction des corps intermédiaires édictée par la loi Le Chapelier.

Une seconde évolution historique est le « désembourgeoisement » de la société civile depuis le XXe siècle. La richesse de la réflexion est bien entendu liée à la pluralité des mots rendant en allemand le concept de « société civile organisée » et à la tension qui découle de la confrontation entre Bürgerliche Gesellschaft et Zivilgesellschaft (en revanche, les expressions Bürgergesellschaft et Zivilgesellschaft sont équivalentes selon Jürgen Kocka). La Bürgerliche Gesellschaft renvoie à la société bourgeoise du XIXe siècle, qui exerce un pouvoir sur d’autres couches sociales, alors que la Zivilgesellschaft est conçue comme universelle et liée à l’esprit critique de tous les citoyens (Niall Bond). Le terme anglo-saxon de civil society ne sert que de plus grand dénominateur commun (Michel Offerlé). Ainsi le groupe des libraires-éditeurs allemands étudié par Julia Schmidt-Funke pour le début du XIXe siècle (création en 1825 du Börsenverein der Deutschen Buchhändler) illustre cette position multiple du Bürger, à la fois citoyen idéal et bourgeois cultivant aussi bien l’érudition que ses intérêts économiques dans le secteur du livre.

Pour le XXe siècle et le début du XXIe siècle, la question de l’impossible autonomie de la société civile face à l’État est transversale à de nombreuses contributions sur les associations et les mouvements. Ainsi, les associations franco-allemandes depuis 1945, étudiées par Margarete Mehdorn, sont valorisées comme émanations de la société civile tout en ayant besoin du soutien financier des pouvoirs publics, à l’instar du Cercle de travail des associations franco-allemandes créé en 1957 en RFA et qui, tout en ayant fêté sont 50e anniversaire en 2007, connaît un essoufflement certain. La tension qui résulte de cette impossible autonomie s’observe aussi pour le mouvement vert (Silke Mende), issu pourtant des mouvements sociaux des années 1970 et 1980, donc d’un contre-projet alternatif face à l’État et au consensus de la société ouest-allemands, mais qui s’institutionnalise avec la création du parti vert en 1979-1980 et l’entrée des premiers députés au Bundestag en 1983.

L’axe comparatif, quant à lui, est la valeur ajoutée du CIERA, auquel il faut rendre hommage pour sa capacité à réunir de manière pertinente des chercheurs français et allemands travaillant sur des thématiques convergentes. Les approches méthodologiques sont ici variées. Parmi les contributions osant une véritable histoire croisée, citons celle d’Alain Chatriot, qui étudie pour l’entre-deux-guerres les problématiques communes et les regards portés respectivement par les Français sur le Reichswirtschaftsrat (Conseil économique du Reich) créé par la constitution de Weimar de 1919 mais sans soutien administratif, et par les Allemands sur le Conseil national économique de la Troisième République, fondé « seulement » par décret en 1925, mais qui s’affirme progressivement comme interlocuteur via ses qualités d’expertise.

Une spécificité allemande semble être la coopération plus poussée entre l’État et les acteurs de la société civile, du fait de la position d’État « modeste » reprise par Alain Lattard dans son étude sur la formation professionnelle en Allemagne : dans celle-ci, l’État ne joue qu’un rôle formel et délègue depuis la fin du XIXe siècle une fonction d’intérêt général aux acteurs de l’économie qui organisent eux-mêmes l’apprentissage (Selbstverwaltung). Le système dual accueille aujourd’hui deux tiers des jeunes entre 17 et 20 ans. Une autre différence entre la France et l’Allemagne tient bien sûr à la nature des relations entre Églises et État. Il en découle une coopération beaucoup plus poussée, et même institutionnalisée, entre le politique et le religieux en Allemagne (Sylvie Toscer-Angot), qui a des répercussions dans le domaine humanitaire (Axelle Brodiez). Les contributions sur l’Alsace (Catherine Maurer sur la Caritas, Gérard Bodé sur la formation professionnelle) et sur la Lorraine (François Roth) permettent d’aborder les héritages historiques mêlés entre les deux pays.

Une question est toutefois de se demander si l’axe comparatif franco-allemand n’est pas invalidé par l’objet des nouveaux acteurs de la société civile mondiale ou internationale. Or sur ce thème le volume offre une réponse intéressante : d’une part, en montrant que dans la presse allemande et française, la rhétorique propre à mobiliser un imaginaire démocratique à l’échelle mondiale depuis le contre-sommet de Seattle de 1999 doit être réinscrite dans les contextes nationaux (du seul monde occidental) marqués par les agendas électoraux (Julien Auboussier, Katharina Niemeyer). D’autre part, les trajectoires des acteurs du mouvement altermondialiste s’élaborent, après la période matricielle de militantisme dans des espaces partisans nationaux, principalement die Linke en Allemagne et la LCR en France (Ariane Jossin). À une échelle plus fine, dans l’actuelle Allemagne, les communautés alternatives de l’Ouest issues des années 1970-1980 apparaissent difficilement transposables dans les nouveaux Länder, où elles sont perçues dans le cadre du rapport de domination de l’Ouest sur l’Est (Anne-Marie Pailhès). Ces études de cas montrent la pertinence du cadre national pour approcher la société civile.

Reste que le livre ne se réduit pas à un face à face France-Allemagne et que l’influence des États-Unis pour le second XXe siècle y est plusieurs fois soulignée. Ainsi en France, l’expression « lobby » depuis les années 1990 devient prédominante, devant l’expression « groupe de pression », dans le langage des élites étudié par Guillaume Courty. Le thème de l’État de droit est aussi aujourd’hui transversal dans les démocraties occidentales. Dans la mobilisation pour la réforme carcérale traversant la France, l’Allemagne et les États-Unis (Grégory Salle), l’État de droit sert d’étalon normatif à l’aune duquel on mesure les pratiques : cette catégorie, forgée au XIXe siècle comme pendant de la société civile, est réactivée dans un contexte de désenchantement de l’État-Providence et projetée comme idéal consensuel dépourvu de dimension critique subversive, sans fournir d’alternative à la société néolibérale.

Au total, on dispose d’un volume de bonne qualité, même si les papiers apparaissent parfois courts. Rares sont les contributions hors propos – ainsi même celle un peu décalée a priori sur le Théâtre de l’opprimé, né au Brésil dans les années 1970, s’inscrit dans la réflexion d’Habermas sur l’espace public (Pierre Lénel). C’est donc l’ensemble qui fait sens et on aurait tort de disséquer un ouvrage auquel le format collectif confère sa valeur.


Marie-Bénédicte Vincent.


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