Anne-Emmanuelle Demartini, Violette Nozière, la fleur du mal. Une histoire des années Trente

Ceyzérieu, Champ Vallon, « Époques », 2017, 397 p.

par Fabrice Cahen  Du même auteur

VIOLETTE_NOZIERE-1En s’emparant du procès fameux de cette adolescente atypique et émancipée, qui, en 1933, empoisonna ses parents, Anne-Emmanuelle Demartini convie le lecteur dans une « histoire des années trente ». Se référant à la micro-histoire, elle se saisit d’un objet étroit mais d’une grande densité pour en tirer – presque un par un – les fils, et éclairer en retour les multiples facettes de ce drame familial à la lueur des acquis de l’histoire sociale et culturelle. Bien qu’elle ne prétende pas relire de manière inattendue la période considérée, mais replacer dans toute sa profondeur historique une affaire criminelle dont la postérité dans la mémoire collective fait aussi partie de l’objet, l’historienne offre par la richesse de ses matériaux et la subtilité de son travail matière à une réflexion stimulante sur la société française contemporaine.

A.-E. Demartini s’attache tout particulièrement à déceler les changements de l’« imaginaire social » que l’impressionnante explosion discursive suscitée par un crime aussi stupéfiant qu’énigmatique permet d’apprécier en détail. Violette Nozière apparaît comme le monstre social (féminin) par excellence. Elle cumule tous les attributs du mal : parricide ; fille de mauvaise vie ; adolescente attirée par le vice et les bas-fonds, qui fréquente (dans tous les sens du terme) des juifs, des métèques et des musiciens nègres ; « fleur vénéneuse » (comme empoisonneuse et comme vénérienne) ; hystérique… Telles sont les images qui prédominent, du moins dans les premiers temps de la séquence judiciaire. Ce sont là, d’ailleurs, des qualifications et représentations plus ancrées dans le XIXe siècle que véritablement originales, bien que la radicalisation antiféministe faisant suite à la guerre et le climat de crise leur confèrent une intensité et une résonance particulières. Mais cet inventaire historique des archétypes que ravive la figure de Violette Nozière n’informe pas que sur l’air du temps : il explique ce qui bloque la compréhension de la personnalité et de la trajectoire de la meurtrière. Car en effet, obsédés qu’ils sont par la moralité de la jeune femme, enquêteurs et observateurs s’avèrent incapables de prendre en considération les déclaration de l’accusée lorsqu’elle fait part de l’état de morbidité permanente qui est le sien depuis l’enfance et, surtout, lorsqu’elle dit avoir subi des actes incestueux répétés de la part de son père depuis la puberté. Pire, cette déclaration de la jeune femme va se retourner contre elle, notamment lors du procès, faisant d’elle une parricide symbolique en plus d’une parricide réelle. Quelques voix marginales mises à part (la féministe radicale Madeleine Pelletier considérant que « si elle a été violée à douze ans par son père il y a de quoi la désaxer » ou les surréalistes qui renversent le jugement moral sur la parricide pour nourrir leur charge contre l’ordre familial), la surdité est générale. Elle traduit, là encore, la persistance d’un long XIXe siècle qui préfère passer sous silence la réalité de l’inceste et des abus sur mineurs plutôt que de toucher au sanctuaire familial.

Mais à mesure que l’on progresse dans les chapitres, on voit se dessiner par petites touches un renouvellement du cadrage cognitif et symbolique par lequel la société appréhende l’affaire Nozière. En lien avec une série de tournants dans l’instruction et de déplacements des projecteurs médiatiques, une interprétation plus « psychique » du cas Nozière se répand. Exprimée d’abord par des sexologues (dont Magnus Hirschfeld lui-même), la lecture œdipienne de l’événement – le freudisme fait son entrée en France à cette époque – va faire vaciller une partie des certitudes établies, fonctionnant d’autant mieux qu’elle s’applique à une famille nucléaire ayant toujours vécu dans un huis-clos dont l’auteure restitue remarquablement les raisons. Le passage du jugement de moralité à l’analyse « psychique » est cependant complexe et mènera surtout à un diagnostic de « perversion » (posé par le professeur Heuyer) qui ne facilite en rien la prise au sérieux des motifs que la jeune femme invoque pour expliquer son acte.

Comme souvent, la notion d’« imaginaire social » (a fortiori au singulier) présente le double risque de l’homogénéisation et de la réduction au « reflet ». Or c’est souvent la diversité des réactions, des catégories de perception et d’entendement – selon les groupes sociaux, le genre des locuteurs ou les sensibilités idéologiques – qui se devine à travers les nombreux cas évoqués. L’enquête historique aurait pu, sur ce plan, aller plus loin dans la mise au jour des coordonnées sociales de ceux qui s’expriment sur l’affaire : gens de presse, de sciences ou de lettres, mais aussi gens ordinaires qui prennent la plume pour donner leur opinion aux rédactions ou « informer » la justice. Que le discours public et journalistique soit un texte social ne l’empêche pas d’être un pouvoir. La frénésie commentatrice et interprétative autour de l’affaire Nozière, indissociable du marché médiatique, éditorial et intellectuel dans le contexte particulier des années 1930, nous rappelle que bien avant les réseaux socio-numériques et les chaînes d’information en continu, la logique du champ médiatique était source d’emballement, de surenchère émotionnelle, voire de vindicte. La presse communiste, par exemple, n’a pas besoin d’attendre les avis d’experts ou les verdicts de la justice pour savoir que les protagonistes bourgeois (ou assimilés) – comme le « régulier » de Violette – sont forcément coupables et que les ouvriers (ou assimilés) ne peuvent être qu’insoupçonnables – comme le père de Violette, incarnation du « brave cheminot » ; façon de plaquer une lecture « de classe » sur un fait divers que l’on retrouvera notamment au début des années 1970 à l’occasion du meurtre de Bruay-en-Artois. Même lorsqu’ils sont partie prenante de la procédure judiciaire, les experts n’hésitent pas à se répandre dans la presse la plus sensationnaliste et à apporter, comme le note A.-E. Demartini, leur « caution scientifique au refus d’entendre les accusations de Violette contre son père ». Certes moins châtiée dans son langage, la presse anarchiste est-elle beaucoup plus vulgaire que les journaux à gros tirage lorsqu’elle désigne la presse commerciale comme une « branleuse de l’opinion » ?

Loin de s’en tenir à l’analyse des discours et représentations, le livre d’A.-E. Demartini constitue, en particulier dans le quatrième chapitre, un imposant travail de micro-histoire sociale. La plongée dans le dossier d’instruction permet à l’auteure de reconstituer avec une minutie digne d’un Perec « l’univers social » et le quotidien de cette famille parisienne modeste, jusqu’au contenu de certains emplois du temps et au menu de certains repas. En s’autorisant ce qu’il faut de conjectures, elle scrute les gestes de travail du père Nozière (cheminot aux PLM), décortique l’économie familiale, analyse la stratégie de placement scolaire dont fait l’objet une fille unique sur laquelle plane (pèse ?) un investissement considérable. C’est un aspect important de ce livre que de donner chair à l’une de ces innombrables familles restreintes du début du XXe siècle. L’auteure montre bien que la démographie de l’entre-deux-guerres et l’affaire Nozière ne sont pas deux réalités étanches l’une à l’autre. À cet égard, il n’est pas anodin de noter, comme le fait l’auteure, que l’utilité concrète du chiffon mentionné par l’accusée lorsqu’elle décrit les actes reprochés à son père soit perçue immédiatement par le public, sans que la presse ait besoin d’être aussi explicite que ne le sera Claude Chabrol dans son adaptation cinématographique de l’affaire : compréhension immédiate qui traduit bien la banalité du coït interrompu, entré massivement dans les mœurs depuis le XVIIIe siècle.

Nous laissons ceux qui liront ce livre découvrir par eux-mêmes le dernier chapitre – où il est question de condamnation à mort, de grâce, de peine et de rachat, d’expiation et de contrition, de nouvelle vie et de réhabilitation, de « transmutation d’un monstre en sainte » –, la conclusion puis l’épilogue de l’ouvrage, qui réservent des surprises et contiennent des pages touchantes. On se contentera ici de saluer le mélange d’audace et de prudence dont fait preuve l’historienne lorsqu’elle décide de revenir sur le nœud de l’affaire Nozière : la réalité ou non de l’inceste subi.

Si le nombre de thématiques abordées rend compréhensible que certaines notes bibliographiques soient un peu datées, et s’il subsiste quelques approximations ou erreurs factuelles (comme l’assertion selon laquelle la loi de 1920 « criminalise[rait] l’avortement »), le livre d’A.-E. Demartini constitue au final une belle manière de rendre l’histoire vivante et accessible, y compris en s’appuyant sur l’objet fait-divers, sans céder au pathos ou au narrativisme. Les réflexions sur le champ d’action et sur le rôle de l’historien que propose l’auteure en conclusion, témoignant d’une triple exigence méthodologique, professionnelle et déontologique, méritent à elles seules la lecture de Violette Nozière, la fleur du mal.

Fabrice Cahen



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