Anna BOSCHETTI (dir.) L’Espace culturel transnational.

Paris, Nouveau Monde Editions, 2010, 509 pages.

par Jean-Charles Geslot  Du même auteur

L'espace culturel transnationalAnna Boschetti. L'espace culturel transnational Paris,Nouveau Monde Editions, 2010,509 p. 
C’est dans la lignée de l’abondante réflexion sur le comparatisme en
sciences sociales que s’inscrit L’Espace culturel transnational, ouvrage
dirigé par Anna Boschetti et présenté comme un « effort collectif
d’élaboration théorique et de réflexivité ». Collectif, en effet, que ce
livre qui rassemble les contributions de dix-sept auteurs différents,
issus des enseignements supérieurs italien, suisse, français, espagnol,
allemand, brésilien, californien. Les traditions disciplinaires
représentées sont tout aussi diverses. Sept spécialistes des littératures
française, italienne et allemande, cinq historiens modernistes et
contemporanéistes, trois sociologues et deux professeurs de sciences
politiques unissent leurs forces dans cette entreprise. En réunissant
ainsi des domaines du savoir « qui d’ordinaire ne communiquent pas »,
l’ouvrage se veut résolument transdisciplinaire, en cherchant, par
l’échange, à enrichir les instruments conceptuels et à constituer «
quelque chose comme un champ scientifique unifié, qui permettrait de
cumuler les apports à une connaissance transnationale et réflexive de
l’espace culturel mondial ». Si les historiens sont minoritaires dans le
groupe d’auteurs, la perspective cependant est systématiquement
historiciste. De l’étude des Puys amiénois dans les années 1720 aux
représentations parisiennes des pièces de Bertolt Brecht, les articles
s’étalent sur trois siècles, même si les XIXe et XXe sont les plus
représentés.

L’introduction proposée par Anna Boschetti, solidement documentée et
porteuse d’un outillage conceptuel particulièrement rigoureux, se veut un
véritable manifeste « pour un comparatisme réflexif ». Elle y rappelle
les critiques dont fait l’objet l’approche comparative en sciences
humaines et, tout en souscrivant à certaines d’entre elles, rappelle
qu’il ne s’agit pas de rejeter le principe même de la comparaison, mais
les lacunes ou les excès de sa mise en pratique. L’un des moyens de ce
renouvellement réside dans la très étroite circonscription des objets
d’étude, dans le recours à une perspective micro-historique – par exemple
des trajectoires individuelles – mais aussi dans un changement permanent
d’échelle et dans le choix d’une approche génétique et dynamique,
insistant sur « des processus de transformation : passages, transferts,
luttes, conflits frontaliers ».

Si la volonté d’une approche interdisciplinaire et l’insistance sur la
notion de transferts culturels n’ont aujourd’hui, fort heureusement, plus
grand chose d’original, la perspective de faire se rencontrer la démarche
comparatiste et la théorie des champs culturels, est plus intéressante.
La figure de Pierre Bourdieu impose sa marque à l’ouvrage, par les
références nombreuses à ses travaux autant que par la personnalité de
certains contributeurs, souvent présentés comme ses héritiers, d’Anna
Boschetti elle-même à Christophe Charle, en passant par Gisèle Sapiro et
Louis Pinto. Alors que le concept de champs culturels fait l’objet,
depuis plusieurs années, d’un important travail de relecture critique,
l’ouvrage apparaît à maintes reprises comme une défense et illustration
de celui-ci. Cela ne se fait pas, néanmoins, sans distanciation, la
maître d’œuvre du livre rappelant notamment les limites de la datation de
l’émergence du champ littéraire par l’auteur des Règles de l’art.

Après la riche et dense introduction d’Anna Boschetti, qui pose avec
minutie les enjeux de la question et les réponses qu’apporte chacune des
contributions qui suivent, l’ouvrage propose cinq parties. Dans la
première, « Genèse et usages sociaux des catégories de perception », est
montré, dans une perspective constructiviste, « comment la structure de
l’espace où les agents sont situés et la position qu’ils y occupent
orientent leurs perceptions » – la reconstitution des usages sociaux des
catégories étant à juste titre présentée comme un préalable
indispensable. Une réflexion convergente du rôle de Paris comme instance
de légitimation culturelle se retrouve, à l’échelle régionale, dans la
contribution d’Olivier Christin sur la disqualification artistique des
Puys amiénois à partir de la fin du XVIIe siècle, et, à l’échelle
européenne, dans l’article de Christophe Charle, qui décrit le capital
symbolique de la Ville Lumière, laquelle impose au XIXe siècle un modèle
qui en fait le mètre étalon de la modernité théâtrale – ou pour reprendre
l’expression de Pascale Casanova, un autre « méridien de Greenwich ». La
contribution de Xavier Landrin évoque, elle aussi, le processus de
légitimation culturelle à travers l’évolution du concept de Weltliteratur
initié par Goethe, imposé en France dans les années 1820 et qui, à partir
de là, constitue lui aussi un référent majeur en matière de création
littéraire.

Les trois parties suivantes posent la question de la place respective des
agents et de l’espace qui les entoure dans les évolutions culturelles à
l’œuvre dans l’histoire. Réagissant à la volonté de nombreux sociologues,
en France et aux États-Unis, de rendre aux acteurs, et à leur volonté
consciente, toute leur place dans les processus culturels internes aux
champs, l’ouvrage rappelle que, s’il est nécessaire de prendre en
considération la personnalité des agents, cela ne peut se faire sans
l’analyse du monde social qui les précède, les entoure et influence par
conséquent leurs actions. Ainsi, dans la deuxième partie, « Intersections
et décalages », on met en avant l’étude des agents par le biais de
trajectoires individuelles (celles de Paul Bourget et Henry James
décrites par Blaise Wilfert-Portal et Anna de Biasio) qui permettent de
montrer l’importance des logiques de groupes, de réseaux, autant de «
microcosme(s) spécifique(s), dont la structure interne exerce un effet de
prisme sur l’expression des intérêts individuels ». C’est le même
processus qui explique la résolution votée par la IIe Internationale à
Bruxelles en 1891 sur la « question juive » : les prises de position des
différents acteurs du débat sont révélatrices de leur positionnement
social, idéologique et de leurs intérêts de groupe – ce qui renvoie à
l’exemplarité de l’individu telle qu’elle fut si souvent décrite par le
genre de la « biographie modale », ainsi que l’ont caractérisée Giovanni
Levi et, dans sa lignée, François Dosse. La dialectique entre «
l’individuel et le social » (troisième partie) doit donc permettre de
dépasser les limites des approches individualistes. La contribution de
Louis Pinto cherche à répondre à cette problématique en montrant l’apport
des sociologues durkheimiens à la question, par leur relation avec la
psychologie. Jérôme Meizoz, lui, met en avant la notion de « posture »
pour montrer à quel point l’auteur dépend, dans la construction de la
représentation de soi, des conditions créées par l’espace qui l’entoure,
notamment la tradition littéraire. De la même manière, les trois
contributions de la quatrième partie, « Construire une littérature
nationale », celle de Sergio Miceli sur l’Amérique latine, celle d’Antón
Figueroa sur la Galice, celle de Gisèle Sapiro sur l’hébreu, montrent
qu’il s’agit là de l’un de ces processus de transformation qui impliquent
tant l’individuel que le collectif. Il s’agit d’en démonter les
mécanismes d’articulation, mais aussi de caractériser rigoureusement les
rapports dominant/dominé entre les différents espaces et modèles
culturels.

La cinquième et dernière partie, qui porte sur les « facteurs, agents et
enjeux des transferts transnationaux », tente de répondre à la question
de savoir comme le changement devient possible dans le champ culturel.
Laurent Jeanpierre décrit ainsi la façon dont a pu se constituer une
ébauche d’espace littéraire transnational entre la France et les
États-Unis au XXe siècle grâce à des institutions et des acteurs dont la
socialisation internationale a été rendue possible par leur
multilinguisme. Plusieurs éléments d’explication sont donnés. Les
innovations techniques constituent une première catégorie. Ingrid
Gilcher-Holtey décrit l’importance prise par la photographie dans les
spectacles théâtraux montés à Paris par Bertolt Brecht au milieu des
années 1950. Le rôle des passeurs culturels et autres « hommes doubles »
est également mis en avant, qu’il s’agisse d’intellectuels exilés, comme
les philologues allemands Leo Spitzer et Erich Auerbach réfugiés aux
États-Unis dans les années 1930, auxquels Pier Carlo Bontempelli consacre
sa contribution, ou bien d’un agent littéraire comme Erich Linder dont
Giorgio Alberti montre qu’il contribua à la transposition des États-Unis
en Italie d’un modèle professionnel tout autant que d’un style
littéraire. La dernière contribution, celle d’Anna Baldini, est consacrée
aux modalités de réception de l’œuvre de Primo Lévi dans différents
espaces culturels, et montre l’importance de la prise en compte des «
points de vue » qui vont déterminer la façon dont telle ou telle œuvre
sera reçue.

Si la diversité des approches disciplinaires, comme celle des exemples et
des espaces nationaux considérés, fait incontestablement la richesse et
l’intérêt de cet ouvrage, celui-ci n’évite pas toujours le piège de la
dispersion qui guette, c’est la loi du genre, toute entreprise
collective. Le rattachement de chacune des contributions à la
problématique générale du livre n’est pas toujours aisé pour le lecteur,
ce qui ne contribue pas à l’intelligibilité d’une entreprise qui cherche
à fixer les règles de l’approche comparative mais aussi à justifier le
positionnement du point de vue de la théorie des champs, et cette théorie
elle-même. Néanmoins l’apport de ce recueil dense et instructif, qui
répond parfaitement à la logique de « ce va-et-vient indispensable entre
l’histoire des masses et celle des individus » (M. Vovelle), est
indéniable dans la définition d’un programme de comparatisme historique.

Jean-Charles Geslot.



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