Andrew Gordon, The Wages of Affluence. Labor and Management in Postwar Japan, 1998

Gordon (Andrew), The Wages of Affluence. Labor and Management in Postwar Japan. Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1998, IX-270 pages.

par Bernard Thomann  Du même auteur

Avec The Wages of Affluence, Andrew Gordon, dont les lecteurs du Mouvement Social connaissent bien les travaux, achève sa magistrale recherche sur l’histoire des relations du travail qu’il avait entamée avec The Evolution of Labor Relations in Japan: Heavy Industry, 1853-1955 (1985) et poursuivie avec Labor and Imperial Democracy in Prewar Japan (1991). Comme ces deux ouvrages, ce livre est important pour les informations qu’il porte à la connaissance des lecteurs n’ayant pas accès aux nombreuses études en langue japonaise. Sur la base de sources très diverses, de première et de seconde mains, l’auteur fait un récit très dense, précis et nuancé de ce que fut l’évolution des relations du travail d’une entreprise japonaise emblématique de la spectaculaire renaissance industrielle du Japon après la guerre : la firme sidérurgique Nihon Kôkan (N.K.K.). Cette soigneuse reconstitution historique des faits qui ont amené aux relations du travail que l’on connaît aujourd’hui permet de mettre en lumière la dimension conflictuelle des relations du travail japonaises passée sous silence dans de nombreuses études qui tentent d’expliquer la coopération entre salariés et employeurs. Ce qu’occultent beaucoup d’études, souvent d’économistes, qui ont alimenté le discours hagiographique dominant sur la gestion « à la japonaise » depuis les années 1980, c’est que les syndicats d’entreprise ne sont devenus coopératifs qu’après que le syndicalisme militant a été éliminé, non seulement par la persuasion, mais aussi par diverses manœuvres politiques que l’auteur analyse en détail. Celui-ci met ainsi en lumière le rôle de ce qu’il appelle « les groupes informels » qui, bien qu’ils n’aient jamais rallié une majorité de salariés, servirent de base à la prise de contrôle des syndicats d’entreprise par les champions d’un syndicalisme coopératif au début des années 1960. Il montre ainsi que le pendant du syndicalisme coopératif fut aussi le contrôle idéologique et la chasse à la dissidence. Il s’applique aussi à relativiser un certain nombre d’institutions qui sont souvent invoquées pour démontrer le caractère non pertinent d’une grille de lecture des relations du travail japonaise fondée sur l’idée de lutte des classes. Il reconnaît que certains acquis du mouvement syndical militant furent conservés, notamment par crainte d’un retour du syndicalisme conflictuel. Néanmoins la vision du lieu de travail par le management ne ressembla que de loin à l’idéal de l’entreprise comme lieu de solidarité et de démocratie qu’avaient réussi à imposer les syndicats dans un premier temps. Les « conseils de gestion » qui avaient donné un pouvoir certain aux syndicats dans la conduite des affaires de l’entreprise furent remplacés par des organes aux compétences beaucoup moins étendues, l’emploi à vie ne signifia jamais pour l’entreprise une stabilité de l’emploi absolue, la pratique des « départs volontaires » fut largement utilisée, et le salaire à l’ancienneté fut progressivement dilué par une portion grandissante calculée selon le mérite.

Dans sa volonté de se faire l’avocat du syndicalisme militant de l’immédiat après-guerre, et de ne pas céder au discours dominant qui le stigmatise souvent de qualificatifs tels qu’irréaliste, dogmatique ou sans véritable soutien de la base (p. 11), Andrew Gordon se place dans la tradition des historiens « anti-establishment » tels Kumazawa Makoto ou Hyôdô Tsutomu. Sa sympathie pour la lutte des syndicalistes en vue d’améliorer leur vie matérielle, accéder à un meilleur statut social et à l’égalité et introduire des pratiques démocratiques (p. 17) est ainsi palpable. Néanmoins il prend soin d’éviter tout manichéisme et toute dénonciation caricaturale du compromis dans lequel des syndicats « coopératifs » se sont engagés. Il ne réduit pas l’échec des syndicats militants à la politique agressive et aux manœuvres des dirigeants, il tente aussi de mettre en lumière leurs faiblesses et les ressorts qui ont rendu possible l’identification presque totale des intérêts des salariés aux intérêts de l’entreprise. Sa méthode d’interview des différents protagonistes de cette lutte pour le contrôle du lieu de travail permet notamment de replonger le lecteur dans les enjeux tels qu’ils étaient perçus à l’époque. L’expérience de la misère juste après la défaite, la crainte de causer des dommages pouvant hypothéquer la survie de la firme dont dépendait la subsistance, l’accaparement par les contremaîtres des postes de responsabilité syndicaux ou la nécessité de reconstruire des capacités organisationnelles rationnelles pour retrouver le chemin de la croissance ont finalement entravé la marche vers un lieu de travail plus démocratique.

Ne restant jamais enfermée dans son étude de cas, l’ampleur de sa problématique lui permet de montrer les conséquences qu’eut la défaite du syndicalisme militant sur la société dans son ensemble. Il prend ainsi à bras le corps une contradiction apparente à laquelle tout observateur étranger des relations du travail « à la japonaise » est confronté. Tout en soumettant les salariés japonais à des conditions de travail – le temps de travail en est l’aspect le plus emblématique – souvent plus difficiles que leurs homologues européens et américains, les pratiques de gestion des grandes entreprises semblent reposer sur un compromis social assurant une paix sociale que peuvent envier la plupart des autres pays industrialisés. La clé de son explication repose sur la notion d’ « hégémonie » qu’il emprunte à Antonio Gramsci. En effet, l’ascendant pris, à partir des années 1960, par un syndicalisme de plus en plus « coopératif » parrainé par les employeurs signifia plus qu’une simple défaite du mouvement ouvrier par les capitalistes. Elle déboucha sur ce qu’il appelle une hégémonie d’une culture d’entreprise qui a réussi à éclipser l’idéal démocratique du syndicalisme militant de l’immédiat après-guerre en s’imposant à l’ensemble de la société : « Le puissant ascendant des géants de l’industrie japonaise sur le cœur et l’esprit de leurs travailleurs en vint à être confortablement niché dans un large échantillon d’institutions, de politiques sociales, et de lois, soutenues et encouragées par un ensemble d’idées de “bon sens” à propos des vertus naturelles de la compétition méritocratique et de la division sexuelle du travail » (p. 175).

Une interrogation reste néanmoins en suspens quand on referme la dernière page du livre. Le mouvement syndical militant de l’immédiat après-guerre, qui sert de point de départ à l’analyse d’Andrew Gordon, doit-il finalement, de par son affirmation des intérêts du travail, être considéré comme une parenthèse entre une période avant 1945 marquée par l’affirmation d’une idéologie de coopération et la réalisation de ce projet à partir des années 1960 ? L’auteur fait à plusieurs reprises référence à l’histoire du mouvement ouvrier d’avant 1945 pour expliquer la propension du syndicalisme militant d’après la guerre à rester confiné au niveau de l’entreprise, mais il n’élabore pas davantage; d’autre part, sa sympathie pour la tentative des travailleurs de faire de l’entreprise un lieu démocratique le conduit à ne pas assez en souligner la complexité. En effet, au-delà de leur projet démocratique, les syndicats avaient pour utopie de faire de l’entreprise un lieu de solidarité, où se jouerait l’intégration sociale des ouvriers. Cet idéal fut parfaitement incarné par le salaire selon l’âge qui avait pour principe de rémunérer le travailleur non pas tant en fonction de son travail qu’en fonction de l’évolution de ses besoins propres et de ceux de sa famille. L’auteur ne souligne pas le fait que cette idée d’une entreprise comme lieu d’intégration sociale et non marchand était dans la droite ligne de ce qu’avait prôné l’idéologie « familialiste » d’une organisation comme le Kyôchôkai ou les « bureaucrates rénovateurs » de l’Agence de planification et qui inspira finalement les Comités Patriotiques Industriels qui remplacèrent les syndicats pendant la guerre. L’idée même d’un salaire calculé selon les besoins du travailleur avait été pensée comme une composante majeure d’une entreprise pensée comme un relais majeur de l’État impérial. Elle était au cœur d’un projet de type « corporatiste », pensé comme une troisième voie, alternative non seulement au socialisme, mais aussi au capitalisme, et qui ne s’éteint pas avec la défaite de 1945. Bien sûr, les syndicats d’après-guerre avaient pour objectif de réaliser leur idéal au nom des intérêts propres du travail et non pas un idéal de fusion entre les intérêts du travail et du capital au service de l’État et de la famille impériale. N’ont-ils pas néanmoins contribué à légitimer aux yeux des travailleurs un certain nombre de thèmes qui furent largement repris par les dirigeants ou le Centre Japonais de Productivité pour forger leur idéologie de coopération ? La volonté des employeurs de maintenir une certaine sécurité d’emploi et une part du salaire à l’ancienneté, au-delà de la crainte des dirigeants de voir réapparaître un syndicalisme militant, n’a-t-elle pas été d’entretenir le mythe de l’entreprise non marchande, dépassant la logique des intérêts ? Ainsi, si une des clés essentielles de l’avènement de l’hégémonie est bien sûr à rechercher, comme le fait magistralement l’auteur, dans l’évolution des rapports de force au sein du mouvement syndical, il aurait été utile qu’il pousse un peu plus loin son analyse des interlocuteurs des syndicalistes. Par exemple, on aurait aimé en savoir davantage sur les tensions qu’il put y avoir entre la confédération patronale, le Nikkeiren, voyant l’idéologie de coopération comme devant avant tout servir les intérêts des grandes entreprises, et le Centre Japonais de Productivité ou le Ministère du Travail, plaçant celle-ci au centre d’une véritable politique sociale héritée du projet « corporatiste » des « bureaucrates rénovateurs » d’avant 1945. D’une manière générale, Andrew Gordon ne remet pas assez systématiquement son récit de l’évolution des relations du travail dans la perspective d’une politique sociale et du travail de l’État, et au-delà, d’une attitude générale des élites japonaises face à la question sociale. S’il reconnaît le rôle de l’État japonais dans la formation et la reproduction de l’hégémonie, il ne reste qu’allusif (p. 54, 120, 136, 177) ou ne lui donne pas le rôle central qui lui revient à notre avis.

Au bout du compte, Andrew Gordon en vient peut-être à sous-estimer une contradiction et ainsi une faiblesse essentielle de l’hégémonie qu’il décrit. Soucieux, à juste titre, de se démarquer des explications « culturalistes » souvent instrumentalisées par le discours dominant pour réfuter l’existence d’une lutte des classes au Japon, Gordon insiste sur le fait que les relations du travail japonaises participent d’une histoire qui est internationale plus que particulière à ce pays. En effet, l’hégémonie de société centrée sur l’entreprise serait une variante locale d’une hégémonie globale du capitalisme qui en vint à désamorcer la lutte des classes en offrant un idéal de classe moyenne, l’abondance de la société de consommation et ses valeurs de compétition (p. 196). Pourtant, dans le même temps, est-ce que le thème de l’entreprise comme lieu de solidarité, qui est central dans l’idéologie de coopération et dans la stratégie de régulation sociale de l’économie privilégiée par l’État, ne rentre pas en contradiction avec les valeurs marchandes et l’individualisme économique du capitalisme ? Est-ce que si le modèle de société centré sur l’entreprise alla plus loin au Japon que dans les autres pays capitalistes, ce n’est pas parce que le capitalisme japonais a connu une « grande transformation », pour reprendre les termes de Karl Polanyi, qui reposa justement en grande partie sur une idéologie pensée comme une alternative au capitalisme ? L’hégémonie dont parle Gordon, plutôt que d’être la variante locale d’une hégémonie de plus en plus totale du capitalisme, serait alors le point d’équilibre fragile entre deux mouvements contradictoires : l’avancée inexorable du capitalisme et de la marchandisation de la société que met en avant l’auteur, d’une part, mais aussi, d’autre part, la tentative, dans le cadre d’une politique sociale et du travail de type « corporatiste », de redonner une fonction sociale à une entreprise non réduite à sa dimension marchande. Nous sommes par conséquent quelque peu en désaccord avec la conclusion d’Andrew Gordon soulignant la solidité d’une hégémonie toujours capable, malgré la crise économique, d’absorber les dissidences. La société centrée sur l’entreprise, comme il le montre si bien, repose sur l’intégration par les salariés des objectifs de l’entreprise incarnés par les « valeurs sacrées » (p. 201) de l’efficacité, de la qualité et de la productivité. Mais cet engagement des salariés, symbolisé par leur participation massive aux cercles de qualité, leurs longues heures de travail, mais aussi celui des épouses renonçant à leur vie professionnelle et s’occupant seules de leur foyer, n’a pu tenir que parce que l’entreprise respectait l’esprit de ce compromis social qui était en partie fondé sur l’idée de l’entreprise comme lieu non marchand. L’équilibre entre ces deux fondements de l’hégémonie n’a pu être préservé que grâce aux conditions particulières du Japon de la haute croissance. Ainsi, si les entreprises ont pu maintenir dans une certaine mesure le salaire à l’ancienneté, c’est parce qu’il restait relativement rationnel étant donné une pyramide des âges favorable grâce à la rapide croissance des entreprises et à la jeunesse de la population et si les entreprises ont pu tolérer les coûts fixes inhérents à l’emploi à vie, c’est parce qu’elles dégageaient des profits importants et qu’elles dépendaient d’un mode de financement indirect organisé à partir d’une banque « principale ». Or, depuis le premier choc pétrolier, la pyramide des âges interne aux entreprises a beaucoup changé et la crise financière des années 1990 a profondément déstabilisé le système bancaire. Les entreprises sont ainsi de plus en plus obligées de prendre des mesures de réduction des coûts qui témoignent que, partie prenante d’un système capitaliste, elles sont par essence incapables de préserver un certain nombre de pratiques indispensables à la crédibilité de l’idéologie de coopération et par conséquent à la reproduction de l’hégémonie.

En conclusion, c’est la profondeur de l’analyse d’Andrew Gordon qui, au-delà de sa remarquable analyse du fonctionnement des relations du travail au sein d’une entreprise, nous interroge sur le sens du mouvement syndical pour l’ensemble de la société japonaise d’après-guerre et suscite le débat. Par le caractère stimulant des thèses qu’il développe, ce travail est une contribution importante à un moment où le Japon est justement en pleine incertitude face à une nouvelle question sociale qui se cesse de s’affirmer.



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