Amelia Lyons, The civilizing mission in the metropole, Algerian families and the French Welfare State during Decolonization.

Stanford, Stanford University Press, 2013, 344 p.

par Muriel Cohen  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

À la suite des premiers travaux sur le contrôle et la gestion des migrants en général, plusieurs recherches ont été consacrées dans les années 2000 au cas spécifique des migrants algériens en métropole à l’époque coloniale et post-coloniale. Comprendre les origines de la répression sanglante du 17 octobre 1961 nécessitait d’analyser l’institution policière1, mais il s’agissait aussi d’interroger la dimension postcoloniale des politiques menées à l’égard des étrangers 2. Ces différents travaux ont confirmé la double logique d’assistance et de surveillance des institutions créées spécialement pour les migrants algériens, déjà soulignée par Vincent Viet3 et Peggy Derder4. L’ouvrage d’Amelia Lyons est issu d’une thèse qui s’inscrivait dans ce contexte historiographique, et focalisait son attention sur le volet social des politiques menées à l’égard des Algériens en métropole après la Seconde Guerre mondiale. Précisons tout de suite qu’elle a largement été remaniée, tenant compte des apports bibliographiques récents, mais aussi des nouvelles approches qui insistent sur la nécessité de connecter l’histoire de la métropole et celle de l’empire.

À partir des archives des institutions chargées de venir en aide aux Algériens (Fonds d’Action sociale (FAS) et associations financées par le FAS et des ministères concernés par la question algérienne (Intérieur, Santé et Population, Travail) Amelia Lyons montre comment les pouvoirs publics ont cherché à gagner « les cœurs et les esprits » de la population algérienne de métropole, afin de lutter contre le mouvement indépendantiste. La déclinaison métropolitaine de la « mission civilisatrice » est désignée comme « modernisation » ou « adaptation » des migrants algériens. L’auteur affirme ainsi, rejoignant Todd Shepard, qu’une véritable politique d’intégration des « Français Musulmans d’Algérie » a été menée, en s’appuyant sur l’« État-providence » avant un retournement brutal en 1962. Les femmes, considérées comme un vecteur d’intégration, étaient au cœur de ces discours et pratiques, ce qui amène Amelia Lyons à analyser leur présence en France et leur situation. Cette recherche extrêmement documentée (en particulier par de nombreux rapports et études publiés à l’époque et disséminés dans des archives et fonds variés) a ainsi pour premier mérite de mettre en lumière la présence de familles algériennes installées en France avant 1962. Elle permet de rompre avec un récit dominant – à l’exception de quelques travaux5 – qui présente l’immigration algérienne comme une immigration masculine jusqu’au regroupement familial du milieu des années 1970.

Le premier chapitre revient sur l’origine du projet de « civiliser » les Français musulmans d’Algérie. Amelia Lyons croise l’histoire de la colonisation de l’Algérie et de l’immigration en France à partir des travaux existants pour éclairer la position sociale et juridique spécifique des Algériens en France après 1945. La législation qui permet depuis 1947 aux « Français musulmans d’Algérie » de s’installer librement en métropole oblige les pouvoirs publics à s’intéresser à leur sort, mais des tensions persistent entre les différents acteurs publics sur la position à adopter à leur égard. La commission de coordination des Affaires sociales musulmanes finance à partir de 1949 des associations privées chargées de venir en aide aux migrants algériens, tandis qu’est créée une équipe d’ « experts » des affaires algériennes chargés d’assister les préfets dans leur politique sociale, les conseillers techniques aux Affaires musulmanes (CTAM). En 1953, il existe une douzaine d’organisations privées d’aide aux Algériens, et leur nombre se monte à 135 à l’échelle nationale trois ans plus tard. Le cas de la Commission d’aide aux Nord-Africains de la métropole vient illustrer la composante coloniale de ces associations puisque des officiers des affaires algériennes siège à son conseil d’administration.

La construction d’un savoir sur les Algériens entre le milieu des années 1940 et le début des années 1960 est abordée dans le deuxième chapitre. D’un côté des « experts » de l’INED et surtout des catholiques sociaux comme le père blanc Ghys – dont l’influence est décisive – publient, en particulier dans les Cahiers Nord-africains, des articles qui visent à guider l’action sociale en faveur des Algériens. Les théories développées ont notamment pour caractéristique d’assigner aux femmes un rôle décisif dans l’adaptation des Algériens, ce qui expliquerait que l’arrivée de familles soit vue favorablement par ces experts. On passe en effet de 3 400 femmes algériennes en métropole en 1952 à 12 000 en 1956, et 20 000 environ en 1959. Or comme le souligne l’auteur, cette croissance est largement due aux violences de guerre et à la création des camps de regroupement dont elles cherchent à s’échapper.

Le troisième chapitre revient sur les missions assignées aux services sociaux. Il s’agit d’une part d’améliorer la situation des « célibataires » en développant leur formation professionnelle, mais aussi en développant l’accès à des informations pratiques. À cet égard, les pages consacrées aux émissions radiophoniques destinées pour les auditeurs algériens sont passionnantes. D’autre part, l’éducation sanitaire et ménagère des femmes sont au centre de l’attention des services sociaux qui y voient paradoxalement un moteur de modernisation. Les enfants, en revanche, semblent étonnement absents de cette politique.

L’action sociale en faveur des Algériens prend en particulier la forme d’une politique de logement dès les années 1950, avec notamment la création de la Sonacotral (Société nationale de construction pour les travailleurs algériens) en 1956 (chapitre 4). Cette politique de logement est différenciée en fonction des situations familiales : l’objectif des autorités est de reloger les célibataires en foyers, tandis que les familles devraient vivre aux côtés de la population française dans le parc social classique. Cette idée mérite d’être soulignée car elle contredit un discours récurrent sur la formation délibérée de ségrégations. Amelia Lyons montre par ailleurs qu’une partie des familles algériennes parvient dans les années 1950 à se loger correctement avec l’aide d’associations ou de leur patron. On regrettera néanmoins que le rôle du 1 % patronal dans le logement des Algériens dans le parc ordinaire ne soit pas abordé.

La création en 1958 du Fonds d’Action sociale (FAS) chargé de financer l’aide aux Algériens à partir des cotisations familiales non redistribuées aux familles résidant en Algérie marque un tournant. Désormais, plus de 150 associations métropolitaines sont financées avec un tiers des 3 milliards du FAS, le reste étant destiné au territoire algérien. Le chapitre 5 apporte beaucoup de neuf en s’intéressant au service des centres sociaux créés par Germaine Tillion et à la mise en œuvre du volet social du Plan de Constantine en Algérie qui vise à développer l’éducation et l’accès au logement en particulier (142 000 logements ont ainsi été construits en Algérie entre 1958 et 1962 dans les zones urbaines algériennes, malgré semblerait-il d’importants détournements de fonds), pour montrer ce qu’ils empruntent aux associations métropolitaines.

Amelia Lyons signale à juste titre que la majorité des Algériens n’habitaient pas en bidonville (on peut à ce titre regretter la couverture du livre qui reconduit les clichés misérabilistes sur la population algérienne). La politique de résorption des bidonvilles est néanmoins un des aspects centraux de la politique d’action sociale à l’égard des Algériens en métropole (chapitre 6), car ces logements constituent un démenti flagrant au bien-être que la France est censée apporter aux Algériens d’une part, et qu’ils sont considérés comme des bastions nationalistes d’autre part. Pour reloger les familles de ces bidonvilles, une politique contradictoire est mise en place : développement des cités de transit pour « apprendre » aux familles « à vivre avec le reste de la population » d’une part (stratégie en totale contradiction avec les discours anti-ségrégation de l’époque), et politique de quotas dans l’accès au logement social classique afin d’assurer le « brassage » de la population algérienne d’autre part.

Cet ouvrage constitue à la fois une synthèse riche et un apport important aux travaux sur les politiques sociales menées à l’égard des Algériens en métropole, bien que la question du logement ait fait de plusieurs publications en français6. Il a notamment l’intérêt de montrer qu’une politique de discrimination positive fut mise en œuvre à l’égard des Algériens en tant que « Français musulmans d’Algérie », parallèlement à une répression et de violences spécifiques. 2 500 logements destinés aux familles algériennes ont ainsi été subventionnés par le FAS entre 1958 et 1961 et 3 500 construits par le biais des filiales de la Sonacotra. Amelia Lyons souligne néanmoins que cette politique est financée par les cotisations sociales des travailleurs algériens, qui ne sont pas reversées en Algérie au même taux qu’en métropole. Les passages passionnants consacrés aux pratiques des migrants algériens ou des associations (revendication par les femmes de leur droit aux allocations familiales, évaluation par les assistantes sociales du degré d’« évolution » des femmes du bidonville de la Timone à Marseille) à partir de dossiers individuels conservés par les archives du bureau des Affaires musulmanes des Bouches-du-Rhône, montrent tout le profit qu’il y a à sortir de la région parisienne où de telles sources n’existent pas. Enfin, tout en s’inscrivant clairement dans une perspective d’histoire coloniale, Amelia Lyons ne néglige pas les origines métropolitaines de ces politiques sociales qui ont d’abord visé les ouvriers et les étrangers.

Quelques limites peuvent cependant être soulignées. D’une part, l’idée que les familles algériennes auraient été encouragées à venir en métropole à partir du milieu des années 1950 jusqu’à l’indépendance mériterait d’être nuancée. Si une partie des associations y est effectivement favorables, les CTAM ne semblent pas partager cette idée et leurs rapports ne montrent pas que la venue des familles ait été encouragée en pratique. Si on élargit le tableau, il apparaît que les ministères de la Santé et de la population et du Travail sont globalement résistants à l’arrivée de ces familles jugées indésirables, et dont la présence risque de favoriser la stabilisation géographique de travailleurs qui doivent rester mobiles. D’ailleurs, alors que les familles étrangères soumises au régime général d’immigration recevaient une aide pour financer leur déménagement vers la France à partir de 1948, cela n’a jamais été le cas des familles algériennes. Cette présentation d’une « France » ou d’ « experts » globalement favorables à l’immigration familiale algérienne peut s’expliquer par un certain flou dans la présentation des arguments et motivations des différents acteurs concernés qui mériteraient de faire l’objet d’une typologie plus claire : quels points communs en effet entre le point de vue du service social familial nord-africain fondé par un père blanc, celui du service civil international fondé par des objecteurs de conscience et celui d’un CTAM ? Par ailleurs, l’échelle municipale, dont dépend l’accès à des services sociaux fondamentaux (bains douches, bons d’alimentation) aurait méritée d’être appréhendée par d’autres aspects que celui de l’accès au logement social. Ce travail important mérite cependant d’être lu par toutes celles et ceux qui s’intéressent à la question algérienne et plus largement coloniale, car il a l’intérêt de concilier un regard et des références américaines avec une parfaite connaissance des archives et de la bibliographie française.

Muriel Cohen.

  1. E. BLANCHARD, La police parisienne et les Algériens : 1944-1962, Paris, Nouveau monde éd., 2011 ; J. HOUSE et N. McMASTER, Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008 (2006 pour l’édition originale en langue anglaise).
  2. F. DE BARROS, « L’État au prisme des municipalités : une comparaison historique des catégorisations des étrangers en France (1919-1984) », thèse de doctorat, Université de Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2004 ; S. LAURENS, Une politisation feutrée : les hauts fonctionnaires et l’immigration en France, 1962-1981, Paris, Belin, 2009 ; A. SPIRE, Étrangers à la carte : l’administration de l’immigration en France, 1945-1975, Paris, Grasset, 2005 ; .
  3. V. VIET, La France immigrée : construction d’une politique, 1914-1997, Paris, Fayard, 1998.
  4. P. DERDER, L’immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine, 1954-1962, Paris, L’Harmattan, 2001.
  5. S. LAMRI, « « Algériennes » et mères françaises exemplaires (1945-1962) », Le Mouvement Social, n°199, 2002 , p. 61-81 [disponible en ligne] ; N. McMASTER, « Des révolutionnaires invisibles : les femmes algériennes et l’organisation de la Section des femmes du FLN en France métropolitaine », Revue d’histoire moderne et contemporaine,2012, n°4, p.  164-190 [disponible en ligne].
  6. C. HMED, « Loger les étrangers « isolés » en France : socio-histoire d’une institution d’État, la Sonacotra (1956-2006) », thèse de doctorat, université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2006 ; Marie-Claude BLANC-CHALÉARD, « Des bidonvilles à la ville : migrants des trente glorieuses et résorption en région parisienne », mémoire d’HDR, Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne, 2008.


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