Alin Ciupală, Bătălia lor. Femeile din România în primul război mondial [Leur bataille. Les femmes de Roumanie dans la Première Guerre mondiale].

Iași, Polirom, 2017, 368 p.

par Victor Demiaux  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageDans une historiographie roumaine de la Grande Guerre encore très lacunaire l’ouvrage d’Alin Ciupală constitue une contribution précieuse. Tant les développements conséquents à fonction de contextualisation qu’il recèle que son appareil critique renvoyant à un vaste éventail de sources en font l’une des histoires de la Grande Guerre roumaine les plus utiles aujourd’hui disponibles. Tout historien désireux d’orienter son travail vers l’expérience roumaine du conflit aura désormais à en faire l’une de ses toutes premières lectures.

Une histoire du conflit vue du côté des femmes, donc. L’auteur, professeur d’histoire à l’Université de Bucarest, est notamment spécialiste de l’histoire des femmes au XIXe siècle. C’est ce sujet qu’il poursuit en abordant la Grande Guerre à travers cinq chapitres foisonnants, quelque peu disparates. Il s’agissait moins pour A. Ciupală de livrer une somme sur la question que la première étape d’un chantier historiographique. Sans prétention à l’exhaustivité, l’auteur aborde de nombreux thème qui, s’ils ont chacun généralement fait l’objet d’une abondante bibliographie en Europe occidentale, sont restés presque inexplorés pour ce front roumain qui constitue aujourd’hui l’un des angles morts de l’histoire de la Grande Guerre.

Un premier chapitre introductif aborde les discours publics sur les femmes – oscillant entre désignation des coupables d’une entrée en guerre calamiteuse et exaltation de l’incarnation des plus hautes vertus nationales – mais également le discours des femmes sur la guerre, tel qu’il se révèle dans le principal organe féministe de l’époque. Est ensuite approfondi l’examen des relations entre guerre et genre. Le lecteur familier des historiographies d’Europe occidentale retrouve ici – rapidement évoqués – des objets dont il est familier : inquiétudes devant la façon dont la guerre trouble (ou est censée troubler) l’ordre de genre ; obsessions autour des relations supposées entre infirmières et blessés dans les hôpitaux (qu’il s’agisse d’un relâchement de la morale sexuelle ou bien des effets de l’exposition aux regards féminins d’un corps masculin non seulement dénudé mais également affaibli) ; question des relations entre femmes et ennemis, entre femmes et alliées ; images antagonistes de la prostituée bien souvent perçue au prisme de l’espionnite et de la « sœur de charité » (c’est-à-dire les infirmières, bien souvent volontaires, engagées dans des hôpitaux de campagne), figure cardinale du dévouement et de l’excellence patriotique. Les développements consacrés à la perception des artistes de variétés et servantes étrangères (souvent austro-hongroises) – présentes en nombre dans les grandes villes et internées dès l’entrée en guerre (p. 68) – ou encore à celle des femmes juives (p. 69) retiennent l’attention. Elles suggèrent nettement la façon dont la représentation de la guerre et de la nation en guerre est entièrement adossée à un imaginaire genré qui voit dans les femmes la projection, tout en même temps, du corps de la nation à défendre, de ses qualités éminentes, mais aussi celle du soupçon permanent et des inquiétudes quant à son intégrité : tout à la fois cœur battant et marges inquiétantes du corps national. Tous ces thèmes mériteraient sans doute chacun d’être explorés plus en profondeur, y compris celui du viol de guerre dans le cadre de l’expérience de l’invasion, une dimension absente de l’ouvrage. L’ensemble suggère en tout cas fortement la puissance mobilisatrice du genre au service de la guerre.

Le troisième chapitre aborde quant à lui la mobilisation féminine au service de l’effort de guerre roumain. Orchestrée par les femmes de l’aristocratie ainsi que par de petites et moyennes bourgeoises, cette mobilisation se déploie selon deux axes majeurs. Celui d’abord du soin aux victimes de la guerre (soldats blessés, dans les trains et les hôpitaux sanitaires, mais aussi prisonniers, réfugiés, invalides, enfants), dont l’ouvrage fournit un panorama aussi complet que détaillé. Celui, d’autre part, d’une activité organisationnelle et de gestion : levée de fonds, achat et acheminement de matériel depuis l’étranger, recrutement de médecins étrangers, organisation et approvisionnement des hôpitaux, etc. On se demande d’ailleurs à la lecture de l’ouvrage si cette activité impressionnante doit être lue avant tout comme la continuation de formes d’activités de bienfaisance par les femmes de la bonne société roumaine et européenne au XIXe siècle ou bien si elle ne constitue pas aussi une forme d’ébranlement de la barrière du genre à l’occasion du conflit, l’accès de femmes à des formes d’action réservées aux hommes. À retenir tout particulièrement est l’activité de la Société orthodoxe nationale des femmes roumaines. Fondée en 1910, rassemblant déjà en 1916 plus de quatre-vingts filiales locales, celle-ci adapte ses activités de bienfaisance au contexte de guerre. Surtout, elle constitue la seule structure à continuer à opérer à la fois en territoire occupé (où elle gère des hôpitaux pour militaires blessés et organise le secours aux prisonniers retenus dans des camps), illustrant la complexité d’une configuration roumaine où toute une partie de l’aristocratie a pu concilier germanophilie et patriotisme. On saisira mieux la place centrale de cette association et des femmes roumaines dans le mouvement nationaliste et dans la mobilisation pour la guerre si l’on ajoute que c’est elle qui présida à l’érection du grand mausolée de Mărășești, sorte d’équivalent des grandes nécropoles inaugurées en France dans les années 1920. Après de riches et éclairants développements sur les fractures du monde féminin mobilisé, qui recoupent d’ailleurs celle de la société roumaine dans son ensemble (petite et moyenne bourgeoisie contre aristocratie, monde conservateur contre monde libéral, ententophiles contre germanophiles, orthodoxes contre catholiques), A. Ciupală recense enfin les différentes formes de résistance féminine en territoire occupé, intégrant même à son raisonnement des récits d’actions combattantes menées par des femmes, récits dont le statut ambigu pointe plus sûrement vers l’exploitation de la puissance du genre comme moyen de mobilisation (galvaniser les hommes par la monstration du courage de femmes auxquels ils ne sauraient se montrer inférieurs) que vers une représentation réaliste des pratiques.

Le chapitre suivant, le plus long de l’ouvrage, est tout entier consacré à une seule personnalité, certes exceptionnelle à tous égards, celle de la souveraine. C’est tout à la fois l’histoire d’une expérience féminine dans la guerre, l’histoire du sommet de la haute aristocratie, au carrefour de toute l’activité de mobilisation féminine pour la guerre, l’histoire d’un modèle comportemental, mais aussi l’histoire d’un mythe qui bénéficierait d’un rapprochement avec le cas d’Albert Ier de Belgique, magistralement étudié par Laurence Van Ypersele. Un mythe qui révèle l’ambivalence de la place des femmes dans la culture de guerre roumaine et, encore une fois, le rôle du genre. Il met en avant une composante traditionnelle – les visites de la reine au chevet des blessés à l’arrière-front, les soins prodigués, l’image de la « maman des blessés » déjà cristallisée autour de la reine Elizabeth au moment de la guerre d’Indépendance (1877-1878). Adossée à cette répartition traditionnelle des rôles genrés, toute l’activité déployée par la reine pour l’aide aux différentes catégories de victimes et surtout pour l’organisation d’un réseau sanitaire (hôpitaux, ambulances militaires) n’est pas sans impliquer l’assomption d’un rôle de commandement, certes inscrit pour partie dans l’identité sociale de la souveraine, mais qui rapproche aussi cette dernière du pôle – éminemment masculin – du militaire. Si l’on poursuit ainsi l’examen de l’activité guerrière (ou « pour la guerre ») de la reine Marie en progressant de la sphère traditionnellement dévolue au féminin vers le domaine du masculin, on relève son intense activité politique et diplomatique, qui lui confère comme interlocuteurs les principaux chefs politiques (au premier rang desquels le Premier ministre, Brătianu) et militaires. Enfin, l’attribution qui lui est faite de la croix « Virtutea Militară » de première classe doit être analysée, nous démontre A. Ciupală, comme le signe que la reine est perçue avant tout comme un soldat. On retire globalement le sentiment à la lecture de l’ouvrage que – comme l’avait montré Maria Bucur1 – le mythe de la reine, tout comme celui de la guerrière Ecaterina Teodoroiou abordé dans un court dernier chapitre, opère globalement dans le sens d’un renforcement de la barrière traditionnel du genre.

Adossé à la lecture de l’historiographie internationale de la Grande Guerre et contribuant utilement à la circulation des problématiques, l’ouvrage d’A. Ciupală n’en est pas moins nettement inscrit dans une perception du conflit qui pourrait surprendre un lecteur français. Comme le révèle son titre – Bătălia lor, « leur bataille (ou leur combat) » – il y a en effet sous la plume d’A. Ciupală une volonté presque militante de souligner que les femmes furent des actrices – voire des héroïnes – de la guerre, de mettre en avant l’importance de leur contribution à un effort de guerre qui ne suscite pas en Roumanie aujourd’hui les formes d’incompréhension horrifiée ou sceptique qu’il provoque en France ou en Grande-Bretagne. D’où aussi une concentration de l’ouvrage sur les femmes – urbaines – de l’aristocratie et de la petite et moyenne bourgeoisie, sur les infirmières souvent issues de leurs rangs, sur la souveraine. Concentration sans doute contestable dans un autre contexte historiographique, reflet d’un effet de sources, et dont le dépassement – l’auteur le reconnaît lui-même – devra constituer la priorité de futurs travaux. Dans une société très majoritairement rurale, une telle situation laisse évidemment ouvertes bien des questions et peut-être d’abord celle de la façon dont fut vécue l’expérience de guerre par les Roumaines.

Victor Demiaux


  1. Maria Bucur, « Between the Mother of the Wounded and the Virgin of Jiu: Romanian Women and the Gender of Heroism during the Great War », Journal of Women’s History, vol. 12, n° 2, 2000, p. 30-56.


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