Aliénor Bertrand (dir.), Justice écologique, justice sociale. Exemples historiques, analogies contemporaines et théorie politique
Soraya Boudia et Emmanuel Henry (dir.), La mondialisation des risques. Une histoire politique et transnationale des risques sanitaires et environnementaux.

Paris, Victoires Éditions, 2015, p. 161 p.
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 212 p.

par Thomas Le Roux  Du même auteur

Années 1970-1980 : le monde se globalise, la planète est frappée par des accidents technologiques et écologiques inédits, le sociologue allemand Ulrich Beck théorise la « société du risque ». Dans son ouvrage, traduit en France seulement en 20011, il dresse le constat que les risques ne sont plus naturels, mais proviennent de la complexité technologique de nos sociétés. Auparavant perceptibles par les sens et appréhendés par des chaînes causales simples, ils se dérobent désormais largement à l’explication rationnelle, certaine, prévisible et, au lieu de les diminuer, le progrès technique est devenu un facteur inhérent à leur prolifération. Selon Ulrich Beck, la répartition contemporaine des risques, incertains et incalculables, ne découlerait plus d’une logique de classe ou de lieu, mais d’une menace globale qui toucherait tout le monde, sans être spécifique à des espaces déterminés, et l’essor des technologies rendrait immanente leur globalisation.

Cette analyse quasi fonctionnaliste de notre rapport au risque est devenue rapidement la pierre angulaire de toute réflexion entendant articuler cette dimension aux savoirs et aux régulations, mais elle a été largement critiquée, notamment par des historiens soucieux de restituer les contextes, d’interroger le concept de modernité et de mettre en lumière les réflexivités successives, le développement technologique étant loin d’avoir été un fleuve tranquille et ayant fait naître de vigoureux débats et controverses. Sans se positionner frontalement en porte-à-faux avec l’idée de l’émergence d’une « société du risque post-industrielle », ces deux ouvrages collectifs parus simultanément apportent une nouvelle distanciation vis-à-vis du concept. Tous deux conçus dans une démarche interdisciplinaire, leurs approches respectives diffèrent et se complètent : tandis que l’un puise son inspiration dans le droit et les études environnementales, l’autre repose sur des questionnements en histoire transnationale, l’un des domaines parmi les plus dynamiques de la recherche contemporaine en histoire.

Couverture de l'ouvrage La question de la répartition des risques et des dégradations écologiques est au cœur du premier ouvrage, par le biais des concepts de justice environnementale et de justice sociale. Alors que la lecture de Beck peut conduire à opposer les conflits de classe et les conflits environnementaux dans leur développement historique, quitte à effacer la société de classe en lui substituant celle du risque, les différentes contributions s’attachent à en montrer la convergence. Dans le sillage de Joan Martinez Alier2, elles montrent que justice sociale et écologie, non seulement ne sont pas contradictoires, mais sont intimement liées. L’idée répandue selon laquelle la défense de l’environnement bloque les luttes sociales (on pense ainsi aux syndicats qui seraient productivistes, ou aux écologistes qui défendraient avant tout un cadre de vie pour les riches) ne résiste pas à l’analyse juridique et historique des terrains pris pour exemple. Ainsi, dans les luttes environnementales autour de la mine d’or de Salsigne (Hervé Pujol), c’est l’organisation sociale qui est critiquée dans son ensemble, et les syndicats de paysans refusent des compensations financières qui ne seraient qu’un palliatif des préjudices environnementaux particulièrement injustes socialement. De même, dans le temps long de l’histoire minière coloniale, le droit ne protège pas assez, ni les populations, ni les territoires naturels (Dominique Taurisson-Mouret). Par ailleurs, dans le cas de la justice de l’eau en Équateur, l’histoire des conflits de long terme menés par les populations locales montre une convergence entre la protection des ressources en eau et la lutte contre la marginalisation des habitants au profit de structures capitalistiques étrangères aux territoires concernés : le glissement d’un mode de répartition coutumière à une distribution proportionnée à la quantité produite de matières agricoles a provoqué nombre d’exclusions sociales (Thierry Ruf). Deux contributions (Henry Dicks et Aliénor Bertrand) s’attachent à revenir sur la question de la rupture métabolique théorisée par Karl Marx et revisitée il y a quelques années par John Bellamy Foster3. Conséquence de l’urbanisation croissante des sociétés au milieu du XIXe siècle, elle se manifeste par la rupture du cycle des matières, la ville ne restituant plus les prélèvements qu’elle tire des campagnes. La critique du capitalisme et celle du rapport de domination des villes sur les campagnes, via la mobilisation des ressources de l’environnement, vont de pair pour Marx, dont les deux auteurs souhaitent revitaliser la pensée dans cette approche conjointe. Ainsi, selon cet ouvrage, la plupart des destructions environnementales peuvent être interprétées en termes de classes : la localisation des pollutions montre par exemple qu’elles sont d’autant plus fortes dans les zones sociales déshéritées. Pourtant, les auteurs prennent leur distance avec le mouvement de justice environnementale qui, se présentant comme radicalement nouveau, gomme le passé et consacre les transactions financières comme mode acceptable de réparation et de distribution négative des risques ; tandis que ces réparations monétisées sont perçues par nombre de militants comme des victoires politiques, celles-ci ne sont en fait que de très anciennes techniques patronales revisitées. À ce titre, selon les auteurs, les logiques actuelles de « responsabilité sociale des entreprises » (RSE) concourent à perpétuer les inégalités sociales et environnementales en s’appropriant la notion d’intérêt général, ce qui ne serait que l’indicateur du degré d’emprise idéologique du libéralisme économique sur la réflexion politique. Les auteurs estiment ainsi que le mouvement de justice environnementale a consacré l’ineffectivité du droit à enrayer dans ses principes les destructions sociales et écologiques causées par notre organisation économique.

Couverture de l'ouvrage
Sous la houlette de Soraya Boudia et Emmanuel Henry, le second ouvrage prend le parti d’une analyse transnationale du risque sanitaire et environnemental. Prenant acte que la mondialisation n’est pas qu’économique et que les espaces transnationaux sont devenus déterminants dans la circulation des connaissances, dans la conduite d’actions concertées, dans l’adoption de normes communes, dans l’élaboration de politiques sanitaires et environnementales, enfin dans les mobilisations, cet ouvrage ne tient pas pour évidente l’évolution générale de nos sociétés vers un monde globalisé régi par des règles communes. Selon les périodes et les rapports sociaux, les enjeux entre États et les types de risques, il existe différentes formes de transnationalisation. Grâce à des études empiriques fort diverses et à des analyses de longue durée qui ne se cantonnent pas aux dernières décennies du XXe siècle et aux premières du XXIe, l’ouvrage montre que l’histoire relativise la radicalité de la nouveauté. Tout d’abord, les logiques transnationales sont construites à des rythmes qui sont propres à certains risques. Dans sa contribution, Anne Rasmussen montre par exemple que la communauté internationale s’est mobilisée à l’échelle internationale durant l’épidémie grippale de 1889-1890, mais fort peu après 1918, bien que la pandémie mondiale de grippe espagnole ait tué au moins vingt millions de personnes, et alors même que la coopération internationale de l’après-guerre se restructure. Les vecteurs de contagion sont alors compris différemment de la génération précédente, avec une nouvelle insistance sur les milieux et les conditions locales d’émergence. Au-delà des évolutions économiques et diplomatiques, les savoirs scientifiques et techniques sont performatifs mais, comme le souligne Nathalie Jas dans son étude sur les additifs et contaminants alimentaires, ils sont rarement déconnectés de conjonctions politico-économiques à travers les logiques de commandes d’expertises. De même, les sciences sociales peuvent perdre leur appareil critique face à la puissance des agences internationales, comme c’est le cas dans les années 1990 durant lesquelles les problèmes et les façons de les aborder se standardisent au niveau international, les sciences sociales étant contraintes de s’intégrer dans un jeu où les règles sont définies par les arènes médiatiques ou politiques (Soraya Boudia).

Du reste, soulignent plusieurs contributions, c’est une certaine forme de globalisation qui s’est imposée, laissant dans l’ombre beaucoup de projets non advenus, des bifurcations éteintes à peine émergentes, ainsi que des tensions. Dans le domaine des médicaments, la diffusion de modèles n’est ni linéaire, ni directe ; en Allemagne de l’Ouest par exemple, c’est l’administration centrale qui prend en main l’instrument de régulation pour gérer la consommation des médicaments, via l’assurance santé, malgré une gouvernance partagée entre l’OMS et l’International Conference on Harmonisation (ICH), cette dernière étant liée aux firmes pharmaceutiques et aux États. Du reste, les changements d’échelle constatés ne sont pas neutres, et ils ne sont pas seulement un élargissement des espaces de régulations ; ils sont conjoints à des redéfinitions de problèmes et modulent le statut des acteurs légitimes et les formes et modalités de prise en charge. La gouvernance globale est ainsi une transnationalisation construite. C’est ainsi que les entreprises s’avèrent les mieux armées pour intervenir dans les espaces internationaux de production des connaissances et d’expertises, ce qui conduit à privilégier des modes de résolution des problèmes et d’allocation des ressources s’adossant à des logiques de marché. Ainsi, pour les nanomatériaux, il existe une affinité entre les modalités de production de la recherche scientifique encouragée par les acteurs industriels et les mécanismes de diffusion transnationale des normes en matière de sécurité sanitaire promues par les instances internationales, comme l’OCDE (Jean-Noël Jouzel). La plupart des auteurs notent cet encastrement des logiques de régulation des risques dans l’organisation des marchés : que ce soit pour la santé animale, qui prend depuis 2000 une forme de régulation transnationale (Boris Ollivier) ou des expositions professionnelles, avec l’instrument des valeurs limites (Emmanuel Henry), les entreprises se placent sur le plan de l’expertise scientifique et technique, reléguant les ministères et les syndicats à un rôle périphérique. Toutes ces études redonnent donc à la globalisation des risques les aspérités propres aux rapports sociaux, aux contextes et aux jeux de pouvoirs concurrents. Elles rappellent que la régulation est un processus politique à séquences historiques à causalités multiples et échelles variées. Il en ressort une forte critique de la naturalisation des risques comme inhérents à notre société contemporaine et une attention aux logiques de la science, du marché et de l’infrapolitique.

Ces deux ouvrages appellent à stimuler l’analyse critique de l’organisation sociale comme étant structurée par les inégalités environnementales et les asymétries. Redonnant sens à l’idée de justice, dont l’exigence, depuis l’époque moderne, se fonde toujours, théoriquement, à la fois sur la dénonciation des atteintes sanitaires de l’industrialisation et sur celle des accaparements qui détruisent les pratiques populaires de la nature, ils nous interrogent sur les dynamiques de l’inégale distribution du risque.

Thomas Le Roux


  1. U. Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001.
  2. J. Martinez Alier, L’écologisme des pauvres. Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Paris, Les Petits Matins-Institut Veblen, 2014 [2002].
  3. J. Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 1999.


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