Alexandre Rios-Bordes, Les savoirs de l’ombre : La surveillance militaire des populations aux États-Unis

Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, « En temps & lieux » 2018, 348 p.

par Vincent Bollenot  Du même auteur

ISBN : 978-2-7132-2720-2Alexandre Rios-Bordes exploite dans Les savoirs de l’ombre une partie de sa thèse de doctorat sur le renseignement militaire politique intérieur étatsunien, des années 1880 à la Seconde Guerre mondiale. On savait que l’institutionnalisation du renseignement politique était partie prenante de la construction de cet État moderne. Mais son livre révise la chronologie établie, en datant cette institutionnalisation des lendemains de la Première Guerre mondiale plutôt que des années 1950. Les rapports entre l’État et la société du pays se seraient profondément reconfigurés au sortir d’un conflit « moderne » « total » (p. 54), qui brouilla durablement les frontières entre intérieur et extérieur du territoire, guerre et paix, justifiant la surveillance active d’une large partie de la population du pays, y compris après 1918. Le chercheur assume les enjeux contemporains de son travail, évaluant par la généalogie de la surveillance politique « ce que signifie son institutionnalisation dans l’État contemporain » (p. 14). Cette contribution à l’histoire de l’État fait donc écho à des débats contemporains, même si l’auteur reste à distance de toute tentation militante, critiquant des discours qui, selon lui, reprennent malgré eux à leur compte des catégories d’État, et participent ainsi à leur légitimation. Les outils de la sociologie politique et de l’analyse des politiques publiques ainsi que les approches de l’histoire sociale ont été mobilisés pour mener une « ethnographie historique » « au ras-du-sol » de la surveillance (p. 28). Alexandre Rios-Bords brasse ainsi un nombre impressionnant de documents produits par les services de renseignements, à l’affut du quotidien d’agents qui ont été les réceptacles des fantasmes les plus extraordinaires.

La démonstration, bien menée, évoque tout d’abord la discrétion du renseignement militaire, condition sine qua non de son développement. Les deux principaux appareils de renseignement militaire, l’Official of Naval Intelligence (ONI) et la Military Intelligence Division (MID), sont initialement de « modestes officines » (p. 35) qui expérimentent les techniques du renseignement politique en terrain colonial. La Première Guerre mondiale permet leur renforcement et le basculement du champ de leur surveillance vers l’intérieur du pays, sous prétexte de traquer les agents de l’ennemi. La pratique du renseignement politique intérieur n’en est pas moins considérée comme un abus de pouvoir, a fortiori en temps de paix. Les arguments auto-justificatifs de ceux qui se chargent d’un « sale boulot » pourtant « nécessaire » (p. 61) sont nombreux, le principal étant qu’il faut assurer la conservation de l’État face à des menaces étrangères sans foi ni loi. Ces besognes sont assurées par des « hommes de l’ombre » (p. 75) au profil assez uniforme. Ce sont exclusivement des hommes, blancs, d’origine rurale pour la plupart, épiscopaliens, fils d’avocats, de médecins, de commerçants (ou, pour les officiers, d’officiers). L’ingratitude supposée de leurs tâches et leur modeste rémunération s’accompagne souvent d’un sentiment de déclassement, que les agents compensent par l’affirmation selon laquelle ils y consentent par esprit de sacrifice patriotique. Cette revendication est accentuée par la nécessité pour les services de recruter un personnel politiquement fiable. Le recrutement passe donc par la recommandation, ce qui accentue l’homogénéité sociale de la profession. Les « mondes sociaux de la surveillance » (p. 89) sont, eux, plus vastes, mettant en relation des militaires, des détectives privés et des journalistes, des associations patriotes ou « radicales » (voire des milices d’extrême-droite), des forces de police locales ou fédérales, et des officines patronales de surveillance syndicale.

La deuxième partie du livre montre avec finesse comment ces « savoir-faire illégitimes sont identifiés, objectivés et intégrés durablement dans l’arsenal intérieur des services » (p. 100). Décortiquer la presse, éplucher des lettres de dénonciations, filer un suspect, s’inviter dans des manifestations, recruter ou placer ses indicateurs : c’est le quotidien des agents. Ils procèdent aussi à des enquêtes de voisinage, des mises sur écoute, interceptent le courrier, font des visites domiciliaires, bien que les résultats de ces actions, coûteuses en temps et en argent, soient souvent incertains. Si ces pratiques sont assimilées à celles de la police, elles s’en distinguent : elles n’ont pas pour objectif de lutter contre la criminalité et de déboucher sur une intervention. Par souci de distinction professionnelle, les agents insistent sur la centralité de ces pratiques dans leur domaine, là où elles ne seraient que périphériques pour les policiers. Sans être interdites, ces pratiques sont considérées comme répréhensibles, se situant dans une « zone grise » (p. 96) entre illégalité et normalité. La hiérarchisation militaire des services et la routinisation de leurs procédés ont cependant pour effet une « normalisation de ces pratiques déviantes » (p. 159) et un apaisement des tensions éthiques et politiques qui sont au cœur de cette activité.

Alexandre Rios-Bordes détaille ensuite le processus de production du renseignement, en y distinguant trois principales étapes. L’interprétation des données repose sur la conciliation du « flair du professionnel » (p. 171) et d’une « prudence cardinale » (p. 168). Les agents doivent considérer avec circonspection chaque donnée récoltée, et pourtant toutes les prendre au sérieux. Cela suppose une catégorisation fondamentalement binaire (on est séditieux ou on ne l’est pas) et réticulaire (tous les séditieux sont en réseaux). La transcription, destinée à légitimer le travail auprès de la hiérarchie, est déterminante : elle donne un caractère définitif au renseignement en le débarrassant du conditionnel de la source orale. Les systèmes de catégorisation répondent aux exigences bureaucratiques qui sont celles de toute administration : l’identification, l’indexation et la circulation de l’information. Mais ils tendent à réifier et séparer des réalités mouvantes et perméables. L’auteur souligne enfin que la production, les orientations et les usages du renseignement ne sont pas le fruit des préjugés individuels des agents, mais des conditions sociales de production de l’information, marquées par une homogénéité propice à la reconduction d’une logique militaire selon laquelle ce sont les opinions qui définissent la position dans une guerre sans fin pour la survie de la nation.

Qui sont donc ces suspects ? Après la révolution russe, l’ennemi principal n’est plus l’anarchiste de l’organisation syndicale International Workers of the World mais le bolchévique du Komintern et ses acolytes du Worker’s Communist Party, si bien que n’importe quel contestataire peut être assimilé aux « rouges ». Le « Plan Blanc » (p. 265) anticipe même une révolution bolchévique aux États-Unis, proposant un scénario contre-insurrectionnel. Le pacifiste est un « ennemi intime » : en s’opposant à l’armée et ses budgets, il met en danger la sûreté de l’État et de la nation. Les angles morts sont nombreux : l’extrême-droite n’est pas surveillée, du fait du militarisme de ses militants, et de leur collaboration ponctuelle avec les services de renseignement à travers des groupes « anti-radicaux » (c’est-à-dire hostiles aux communistes et aux socialistes). Le critère racial de la surveillance est quant à lui subordonné à des considérations politiques : seuls les activistes sont fichés. L’ensemble du système productif qui permet l’approvisionnement de l’armée étatsunienne fait aussi l’objet d’une surveillance, bien au-delà des seules usines de munitions.

Le caractère extensif de la surveillance et ses conséquences actuelles sont l’objet de la dernière partie du livre. Le salariat ouvrier urbain est par définition considéré comme un potentiel foyer de communisme, les étrangers et les noirs étant particulièrement surveillés : loin d’avoir des raisons objectives de mécontentement, ils seraient manipulés par les « rouges ». Mais la suspicion porte également sur les femmes, qui seraient naturellement portées au pacifisme et risqueraient d’en répandre le germe au sein des foyers ; sur les autorités religieuses, soupçonnées d’égalitarisme et vues comme potentiellement influentes ; sur les intellectuels, qui risqueraient de diffuser des idées subversives sous une forme acceptable ; sur les professeurs, susceptibles de former de nouvelles générations d’élèves trop critiques. C’est donc une surveillance de masse qui naît dès l’entre-deux-guerres, induisant un rapport de suspicion entre l’État et la société.

L’arche historiographique et conceptuelle qui sert de véhicule à l’auteur est solide et adaptée à l’objet. Alexandre Rios-Bordes mobilise le vocabulaire bourdieusien, le confronte aux outils goffmaniens et à la grammaire de l’École de Chicago de façon pertinente. Ses analyses, qui reposent sur l’exploration approfondie de quelques fonds d’archives, sont fines. Mais on regrette que ses sources ne permettent pas d’inscrire les services de surveillance dans un paysage plus vaste. Comment sont-ils perçus ? Que disent de leurs surveillants les populations qui se savent observées ? L’historiographie récente du Komintern1 aurait permis de réévaluer l’idée d’un décalage entre les représentations imaginaires des militaires et les réalités effectives de l’action et de la réception du communisme international. Car si l’action et l’influence communiste sont objets de fantasme pendant l’entre-deux-guerres, l’institutionnalisation de la surveillance répond à ce qui s’affirme comme une remise en cause radicale des fondements de l’État capitaliste.

On terminera sur une remarque concernant l’usage de la catégorie de classe sociale. Alexandre Rios-Bordes l’emploie comme une catégorie indigène, utilisée par les militants et les surveillants qu’il étudie. Or, si l’on part du présupposé que les comportements étaient qualifiés de déviants parce qu’ils s’opposaient à l’État capitaliste, n’est-il pas permis d’utiliser la classe sociale comme une catégorie d’analyse ? Les institutions chargées de surveiller des comportements « subversifs » observés avec un certain mépris « de classe » (p. 286) ne sont-elles pas destinées à perpétuer des rapports de classe ?

Vincent Bollenot


  1. On peut citer les travaux de Holger Weiss, International Communism and Transnational Solidarity: Radical Networks, Mass Movements and Global Politics, 1919-1939, Leyde/Boston, Brill, 2016 ; Fredrik Petersson, Willi Munzenberg, the League Against Imperialism, and the Comintern, 1925-1933, Lewiston, Edwin Mellen Press Ltd, 2014 ; Hakim Adi, Pan-Africanism and Communism: The Communist International, Africa and the Diaspora, 1919–1939, Londres, Africa Research & Publications, 2013 ; Margaret Stevens, Red International and Black Caribbean: Communists in New York City, Mexico and the West Indies, 1919-1939, Londres, Pluto Press, 2017.


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