Alexandra BIDET. L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ?

Paris, Presses universitaires de France, 2011, 416 pages. « Le lien social ».

par Nicolas Hatzfeld  Du même auteur

L'engagement dans le travail.Alexandra Bidet. L’engagement dans le travail.: Qu’est-ce que le vrai boulot? Paris, Presses universitaires de France, 2011,viii, 416 p.      Issu d’une thèse de sociologie du travail, ce livre peut être lu de différentes façons. La première partie est d’ordre théorique et développe quelques propositions novatrices. Le « vrai boulot » est la première. Tirée d’entretiens effectués avec les interlocuteurs de la recherche, la formule souligne le souci d’Alexandra Bidet de s’intéresser essentiellement à la relation positive qu’entretiennent les travailleurs avec une partie de leur activité. Plus que le plaisir au travail, c’est le sens qu’ils peuvent y trouver qui fonde l’intérêt qu’ils lui portent. Ce sens renvoie au premier chef à ce que l’auteure appelle un rapport opératoire au monde, au souci qu’ont les travailleurs d’une efficience de leur action, suivant une référence marquée à l’anthropologie. Le « vrai boulot » désignant ce qui importe aux personnes, l’ouvrage s’inscrit dans un courant de réflexion qui accorde de façon bienvenue une importance essentielle à ce mot. Distincte de l’acteur comme de l’individu, la notion de personne recentre la réflexion sur l’expérience telle qu’elle est vécue, et tend à dépasser des couples binaires d’analyse produits par des analyses antérieures de la sociologie du travail. Dans un chapitre consacré au « travail en personne », Alexandra Bidet décline différentes pistes offertes par l’idée d’engagement au travail, au-delà de l’alternative classique entre engagement et retrait. Elle relève incidemment que les séquences de fermeture d’établissement sont, souvent, l’occasion d’exprimer le sens attribué à l’activité menacée aussi bien que l’accomplissement qu’y réalisaient les travailleurs. L’autonomie est ici examinée sous ses différentes figures : transgression, appropriation, négociation et invention. Autrement dit, l’étude du travail conduit à celle du travailleur en activité. Au-delà de cette évocation sommaire, la première partie de l’ouvrage peut être lue comme une circulation parmi des lectures fournies et variées dont l’auteure a tiré sa moisson propre et maintes réflexions stimulantes. Partant de Georges Friedmann, elle fait se rencontrer André Leroi-Gourhan, John Dewey, Pierre Naville et Isaac Joseph, et bien d’autres auteurs encore.

La seconde partie, présentée comme une autre possibilité d’entrée dans le livre, s’attache au travail qui s’effectue dans des centres de supervision du trafic téléphonique. Elle commence par retracer les transformations majeures qu’a connues ce secteur depuis les toutes récentes années 1980. Le rapide essor du réseau téléphonique français, qui rattrapait un relatif retard au cours de la décennie précédente, était principalement pensé en termes d’infrastructure. Peu à peu se développe une autre conception, mettant l’accent sur le trafic et sa fluidité, qui intéresse Alexandra Bidet. Des outils informatiques de suivi centralisé du trafic apparaissent à la fin des années 1980, et sont progressivement mis à contribution pour connaître l’activité effective. L’observation de celle-ci en temps réel change les repères. Du suivi à l’intervention, les pas se succèdent, allant de coups de fil destinés à alerter des services locaux de commutation jusqu’à leur pilotage pour résoudre des pannes, puis à l’intervention à distance sur ces services depuis les centres de supervision, afin d’éviter les saturations du réseau. Le regroupement de ces centres, annoncé en fin de livre, indique que le mouvement se poursuit. Loin d’être naturelle, cette évolution est montrée comme une succession de choix et de changements techniques, d’organisation, de représentations et d’activité. Les salles de supervision illustrent à la fois ces transformations et la formidable intégration des activités qui les accompagne. Attachée à la démarche ethnographique, Alexandra Bidet étudie les travailleurs d’une salle de supervision, dont elle tire une typologie duale. D’un côté se trouvent des explorateurs, se plongeant dans le « monde-écran » qui traduit le trafic effectif pour tenter d’élucider les problèmes les plus complexes qu’ils y trouvent. D’un autre côté sont des « guetteurs », qui restent au seuil du « monde-écran », gardent le trafic à distance et s’attachent à en réparer la majeure partie des défauts signalés afin d’en maintenir la fluidité. Ces deux conceptions du « vrai boulot » sont complémentaires, sans que, selon l’auteure, l’une domine l’autre. Elles renvoient à des inégalités dans l’investissement au travail, à des passés différents et peut-être bien à des avenirs inégaux, si l’on suit les appréciations de l’encadrement. Mais l’analyse refuse de laisser le présent dépendre trop du champ d’expérience et de l’horizon d’attente. Il cherche à ne pas enserrer trop fortement le cas étudié, la salle de supervision, dans la vie de l’entreprise. Dans un monde technique qui illustre la société de la connaissance, Alexandra Bidet propose deux figures de relation positive au travail susceptibles d’éclairer les évolutions à venir. Elle s’inscrit dans un cadre général dont certains termes peuvent laisser des historiens sur la réserve, comme l’opposition entre un passé défini par une force physique dominée par l’exigence de rendement et un présent régi par l’automatisation, la fluidité et la communication. Mais tant par les réflexions théoriques que par le monde technique étudié, représentatif de tendances contemporaines fortes, le livre offre une contribution généreuse et de valeur.


Nicolas HATZFELD.



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