Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, 2006

Dewerpe (Alain), Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d'un massacre d'État, Paris, Gallimard, 2006, 897 pages.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

La manifestation de rue n’est jamais qu’un rapport non contractuel entre ses organisateurs en titre, le pouvoir, les forces de l’ordre, des groupes manifestants n’ayant pas négocié leur présence, d’éventuels contre-manifestants, le public, les médias… Elle repose sur des normes tacitement admises par tous, demeurées souvent implicites, et constitue un précipité d’autant plus instable qu’il n’est pas codifié. Qu’un des acteurs s’avise de modifier unilatéralement les règles du jeu et elle peut se voir dénier son statut ou sa légitimité, quand l’un ou l’autre paraissaient pourtant établis. Ce qui vaut en règle générale vaut à plus fort titre quand une manifestation est interdite. Sans pour autant devenir ipso facto un attroupement. En accentuant alors l’état d’incertitude, propre à restaurer la rue en lieu de tous les dangers. L’épais ouvrage qu’Alain Dewerpe consacre à « Charonne » – le nom s’est inscrit dans la mémoire collective pour signifier l’épisode -, le démontre avec force. Il vient utilement rappeler que la violence et parfois la mort restent l’horizon toujours possible d’une manifestation, dans une démocratie parlementaire y compris.

La démarche adoptée par l’auteur n’est pas sans similitude avec celle qu’avait choisie Michel Pigenet pour aborder la manifestation Ridgway, cet autre moment de violence manifestante, d’initiative, alors, communiste. Dans cette approche résolument monographique, appuyée sur une somme imposante de lectures, sur des entretiens mais, tout aussi bien, sur des archives de police, du ministère de l’Intérieur et des archives judiciaires, dont beaucoup utilisées pour la première fois, Alain Dewerpe dissèque, avec la rigueur et la minutie de l’entomologiste, l’avant, le pendant, l’après et jusques aux traces de cette manifestation qui s’est soldée en février 1962 par la mort de 9 manifestants, demeurée inscrite dans le mémoire des organisations ouvrières à la hauteur du refoulement dont elle fait ailleurs l’objet.

Comme le Parti communiste et la France de la guerre froide surgissaient de l’ouvrage de Michel Pigenet, c’est une des pages noires de l’histoire de la guerre d’Algérie finissante, de la gauche en crise et d’un régime alors en lutte sur deux fronts qui nous est ici livrée, aux fins d’appréhender les ressorts de la violence d’état. Alain Dewerpe procède à une analyse minutieuse de ses dispositifs, avec une évidente attention pour les techniques de la violence, mais aussi plus subtilement, pour le rôle des mots et de ce qu’ils autorisent : ainsi le mot « énergie », s’agissant de maintien de l’ordre, ou dans un passionnant chapitre, le vocabulaire du droit qui participe de la construction de l’objet. La démarche par bien des traits similaire à celles des historiens du nazisme qui s’attachent à mettre à nu les rouages techniques et rationnels de sa violence montre que la mise à mort ne relève pas du dysfonctionnement ni d’un quelconque déréglage. Dans cette crise profonde de l’état qui sourd au début des années soixante, point n’est besoin de volonté meurtrière ni d’ordres explicites pour que le massacre se produise, qu’il arrive. Le massacre est tout au contraire le signe que « tout marche » : « dénué de tout projet fondateur initial, de toute préméditation, Charonne découle des effets d’une logique fortement contrainte qui l’appelle. Les gouvernements ont bien fait quelque chose : il suffit pour ce faire de laisser faire : le massacre d’état, reproductible, répétable, campe à notre horizon ». C’est assez dire que l’ouvrage récuse toute idée d’accident, de dérapage ou même de responsabilité singulière, serait-elle celle de Maurice Papon, ou même de « brutalisation » de la vie politique, corollaire de la guerre, fût-elle « sans nom », pareillement propres à exonérer le pouvoir, au plus haut niveau. Pour Alain Dewerpe, « la force meurtrière exercée le 8 février ne fait que porter à son extrême une violence normée, routinière, inscrite dans des actions répertoriées et autorisées autant par les techniques du maintien de l’ordre que par une morale policière, inavouable à d’autres mais fondée à leurs yeux ». « L’autolimitation française de l’usage de la force n’a nullement exclu le recours aux extrêmes les moins avouables […] la violence paroxystique est en réalité une des figures rarement actualisées mais toujours actualisable du répertoire des actes de gouvernement, démocratique ou pas ».

Le meurtre d’état a appelé le mensonge d’état, montre ensuite Alain Dewerpe dans des développements qui constituent sans doute un des aspects les plus novateurs d’un ouvrage qui l’est à plus d’un titre. Ce mensonge, sous l’espèce d’un récit d’Etat d’une attaque délibérée de la police par les manifestants, n’est pas le privilège des régimes totalitaires : « par simplification, condensation et attribution d’un sens intéressé, mais aussi par empilement de rapports et de discours, les uns secrets, les autres rendus publics, la vérité officielle s’est élaborée, du gardien au ministre, sur un mode administratif, hiérarchique et dans une rationalité politique toute weberienne. Le dossier policer s’est fait interprétation ministérielle, le rapport secret s’est révélé en parole publique et le compte rendu administratif s’est transformé en mensonge d’état, permettant le classement sans suite et l’impunité ». L’écriture judiciaire du massacre de Charonne vient clore le processus engagé. Elle construit un récit accepté en droit et marque la victoire de l’interprétation de la raison d’état sur celle de la raison civique. Le travail du droit a permis que l’amnistie l’emporte sur la sanction, l’amnésie sur le repentir, l’impunité sur la réparation, obligeant alors à des combats et des pratiques d’une autre sorte pour la mémoire et pour le sens, abordés dans la troisième et dernière partie de l’ouvrage.

On aura compris que l’ouvrage, dont l’apport empirique à la connaissance de la France des années soixante suffirait à recommander la lecture, constitue au-delà une réflexion théorique d’importance sur la violence d’Etat et sur l’écriture de l’histoire.


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