Adeline Blaszkiewicz-Maison, Albert Thomas. Le socialisme en guerre 1914-1918.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 191 p.

par Vincent Viet  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageDans cet ouvrage issu d’un travail remarqué (Prix Maitron, Fondation Jean Jaurès), Adeline Blaszkiewicz-Maison revient sur la participation du socialiste Albert Thomas au gouvernement dit d’Union sacrée. Comment restituer à sa juste mesure une expérience de courte durée mais de grande ampleur, qui fut comme sa devancière millerandienne des années 1899-1902, reniée avec fracas par le socialisme français ? Comment objectiver cette « malédiction originelle » qui semble avoir durablement contrarié la capacité de cette famille politique à assumer un réformisme décomplexé, c’est-à-dire ouvert dans l’exercice du pouvoir aux « compromis de classes » mais compatible avec la pureté de l’« idéal socialiste » ?

Compte tenu de la « légende noire » dont cet épisode a fait les frais, la réponse ne pouvait venir que d’une déconstruction raisonnée. S’appuyant sur diverses sources, dont le riche fonds privé Albert Thomas aux Archives nationales, Adeline Blaszkiewicz-Maison a choisi de croiser le parcours intellectuel et politique de Thomas avec l’évolution interne de la SFIO, tiraillée entre la nécessité de légitimer son adhésion à l’Union sacrée et le souci contradictoire de préserver son idéal, fût-il empreint de pacifisme. Cette lecture, qui relève de l’histoire politique – en particulier, de la gauche française à travers l’exhumation de ses figures souvent méconnues -, s’est révélée à coup sûr pertinente. Elle a permis de mettre en évidence la continuité de vues qui caractérise de manière frappante le socialisme de Thomas avant et pendant la guerre ; et d’apprécier, par contraste, la dérive de son parti qui se détachera de l’Union sacrée en septembre 1917 et finira, après avoir tourné casaque, par vouer aux gémonies l’ex-ministre de l’armement et des fabrications de guerre. C’est bien ce déphasage, un temps occulté par l’impérieuse Union sacrée mais gros d’incompréhensions et d’ambiguïtés, qui rend compte de l’accusation de traîtrise portée à l’encontre du « ministre des Obus » et, au-delà du personnage, de la « crise de conscience du socialisme français »1.

Mais au fait, d’où vient cette fameuse constance ? L’auteure la rattache à la formation de son personnage, qualifié, dès avant la guerre, de réformiste au cœur du « réseau réformateur ». Thomas s’est clairement fait le « passeur » du révisionnisme bernsteinien, au moment même où l’entrée de Millerand dans un gouvernement bourgeois, aux côtés du « massacreur de la Commune », faisait polémique au sein du socialisme français. Ne se prononçait-il pas, dans ses nombreux articles (parus dans La Revue syndicale, Action socialiste municipale, L’Humanité, etc.), pour un parti socialiste constitutionnel et n’aspirait-il pas, comme certains théoriciens du syndicalisme, à dépasser l’opposition prétendument irréductible entre réforme et révolution ? En normalien rompu à la méthode dialectique, le socialiste résolvait les contradictions de son parti dans une synthèse qu’il s’imposait à lui-même comme ligne de conduite. Son pacifisme était, par exemple, subordonné à sa volonté patriotique de confier à la classe ouvrière qu’il voulait intégrer à la nation, un rôle d’avant-garde dans la défense de la Patrie en cas d’agression. Le refus de la collaboration de classes, dont l’aile guesdiste de la SFIO faisait un dogme, était contourné par son action municipale à Champigny-sur-Marne, laboratoire parmi d’autres de la réforme sociale. Proche à l’évidence des milieux radicaux-socialistes (dont certains, comme Justin Godart, faisaient aussi partie de la « couvée de Jaurès »), Thomas n’était pas hostile à la constitution d’un bloc des gauches où le parti socialiste aurait eu toute sa part. Mais comment sortir de l’impasse où s’étaient fourvoyés les socialistes par leur refus du ministérialisme ? Adeline Blaszkiewicz-Maison montre clairement que l’enchaînement des faits à partir de juillet1914 (congrès socialiste, assassinat de Jaurès, entrée en guerre, non-application du carnet B, vote des crédits militaires) a fait reculer « l’antiministérialisme identitaire » du parti au profit d’un soutien – pour lors inconditionnel – à une guerre nationale, présentée comme juste puisque « défensive ». S’il a participé à ce tournant crucial, dont la première conséquence fut l’entrée de Marcel Sembat et de Jules Guesde dans le deuxième cabinet Viviani, Thomas l’aura surtout légitimé en réveillant de son souffle lyrique le mythe républicain des soldats de l’An II engagés dans la défense de la Patrie.

Désormais prêt à gouverner, Thomas effectue plusieurs missions techniques auprès du ministre des Travaux publics, Marcel Sembat, avant d’occuper les fonctions d’organisateur des fabrications de guerre, qui lui valent de rencontrer les principaux industriels français et d’être pressenti, en mai 1915, pour le poste de sous-secrétaire d’État à l’Artillerie et aux Munitions. Si sa participation à un gouvernement d’Union sacrée ne soulève alors aucune polémique, un chassé-croisé se dessine déjà entre les majoritaires de la SFIO, prêts à « sacrifier largement sur l’autel de la défense nationale l’idéal prolétarien de la lutte des classes internationaliste » (p. 53), et une minorité en voie de structuration attendant son heure pour prendre, derrière Jean Longuet, le contrôle des instances dirigeantes du parti (CAP et groupe parlementaire). C’est donc en déphasage croissant par rapport à son parti que Thomas a exercé ses premières fonctions ministérielles. Adeline Blaszkiewicz-Maison montre ainsi comment ce chassé-croisé, fil directeur de son ouvrage, a inexorablement creusé un fossé entre le futur ministre de l’Armement et des fabrications de guerre, bien décidé à aller jusqu’au bout de son engagement, et un parti rattrapé par son internationalisme d’avant-guerre et de plus en plus hostile à toute collaboration des classes.

Thomas a-t-il mis à profit sa participation ministérielle pour appliquer ses idées réformistes ? Était-il au clair sur le rôle social qu’il convenait de confier à l’État, improvisé principal acheteur et employeur dans le cadre d’une guerre totale ? D’où est venue son inspiration en la matière, de quelles compétences en interne et hors de son administration a-t-il bénéficié pour mener sa politique contractuelle ? Partiellement explorées dans les années 1970 par l’histoire économique et sociale, ces questions méritaient d’être revisitées au regard de l’histoire politique, comme le fait l’auteure, mais aussi au regard de l’histoire des structures administratives et de celle du droit du travail, dont les apports depuis une vingtaine d’années gagneraient à être combinés. Il n’est pas sûr, par exemple, que les compétences du « réseau du socialisme normalien d’avant-guerre » (Mario Roques, François Simiand, Maurice Halbwachs, Hubert Bourgin) suffisent à rendre compte de la politique ouvrière d’Albert Thomas, qui nécessitait une technicité juridique éprouvée, une excellente connaissance du monde du travail et un art consommé du dialogue social. À telle enseigne qu’on peut se demander si les idées, compétences, moyens de contrôle et d’observation ne sont pas venus du ministère du Travail et de la Prévoyance sociale (MTPS) dont l’administration – certes jeune mais expérimentée grâce à ses services extérieurs de facture beaucoup plus ancienne -, était alors assurée par le juriste Charles Picquenard. Adeline Blaszkiewicz-Maison en est du reste bien consciente, qui insiste sur le « réseau hors du ministère » qui, derrière Arthur Fontaine, Charles Picquenard et l’inspecteur du travail Henri Bourillon, s’est vraisemblablement employé à coordonner et harmoniser les politiques sociales des deux ministères, dont dépendait conjointement la paix sociale. L’action publique de Thomas est, en tout cas, d’autant plus délicate à décrypter et à évaluer que ses deux aspects interdépendants, la mobilisation industrielle (domaine propre) et la politique ouvrière (domaine partagé avec le MTPS), requièrent en fait des grilles ou registres d’analyse différents. La rationalisation et l’innovation, par exemple, ne sauraient être appréciées à l’aune de la politique contractuelle, qui ne fut pas l’apanage de l’Armement, ni des statuts conférés aux différentes mains-d’œuvre mobilisées dans les usines de guerre ni encore de la réglementation du travail. Il ne fait pourtant guère de doute que ces domaines d’intervention de la puissance publique – dont les injonctions étaient médiatisées par les industriels – ont interagi les uns avec les autres au point d’influencer les décisions et résultats.

De quoi donc le réformisme de guerre est-il mort ? Fidèle à sa démarche, Adeline Blaszkiewicz-Maison s’attache à repérer les écarts de perception auxquels a pu donner lieu l’action publique d’Albert Thomas, avant-coureurs, à ses yeux, de fractures irréductibles. Thomas s’isolait toujours davantage à considérer que son expérience préparait l’avènement d’un socialisme réformiste enfin assumé, qui survivrait à la guerre. Estimant que les circonstances et les moyens à sa disposition lui donnaient raison et validaient sa conception du socialisme (dont le maître d’œuvre devait être, à ses yeux, un État technicien et technocratique), il se refusait à voir que la guerre attisait les tensions économiques et sociales bien davantage qu’elle ne les apaisait. Sa vision d’un socialisme mature, parfaitement intégré dans une République démocratique où la classe ouvrière devait jouer un rôle d’avant-garde, le rendait aveugle aux aspirations confuses de celle-ci. Dans cette descente de « la salle des machines au sous-sol de l’histoire » (p. 167), Thomas aura fait preuve d’une remarquable constance, alors même que son parti renouait avec l’internationalisme. D’abord dans sa volonté de mener sans concession la France à la victoire, quand ses collègues socialistes se montraient favorables à une paix négociée ; ensuite, dans son souci d’établir par son réformisme au pouvoir une filiation entre le socialisme et la République démocratique. Il aura de ce fait légué à la « vieille maison », dont Léon Blum détiendra les clefs au lendemain du congrès de Tours, l’idée que l’intégration du socialisme dans la Nation ne peut se faire que dans l’adhésion aux valeurs républicaines. Mais sans guérir le socialisme français de son incapacité à gérer les tensions entre le socialisme gouvernemental et l’opposition que celui-ci fait systématiquement naître à gauche.

Adeline Blaszkiewicz-Maison signe, on l’aura compris, un livre dense, dont le principal mérite est de questionner le présent à la lumière d’une expérience finement analysée.

Vincent Viet.


1 Ph. BUTON, « La gauche et l’héritage de la Grande Guerre », in : J.-J. Becker et G. Candar, dir., Histoire des Gauches en France, vol. 2, Paris, La Découverte, 2005, p. 568 (cité par l’auteure, p. 12).



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