Daniel Brückenhaus, Policing Transnational Protest: Liberal Imperialism and the Surveillance of Anticolonialists in Europe, 1905-1945.

Oxford, Oxford University Press, 2017, 320 p.

par Vincent Bollenot  Du même auteur

Couveture de l'ouvrageDaniel Brückenhaus publie ici une partie de son doctorat, soutenu à Yale en 2012. L’auteur y entreprend une histoire relationnelle des services de surveillance qui ciblent les populations issues des empires européens habitant le continent des métropoles coloniales. C’est cette focale, transnationale et transimpériale, inscrite dans une analyse des rapports « horizontaux » (entre métropoles impériales) plus que « verticaux » (entre la métropole et l’empire), qui distingue ce travail des précédentes recherches sur la surveillance coloniale menées par Patrice Morlat et, plus récemment, Clifford Rosenberg et Martin Thomas. Cette focale permet de constater les spécificités de cette surveillance en métropole, irréductible à une simple (ré)importation des méthodes utilisées dans les colonies. Une telle importation serait en effet incompatible avec le respect des valeurs libérales dont se réclament les métropoles. De plus, les systèmes de surveillance métropolitains sont en partie déterminés par les rapports de force entre nations européennes au début du siècle.

L’activité d’anticolonialistes issus des empires dans les métropoles débute avant la Première Guerre mondiale, et prend place dans un contexte politique déjà marqué par l’action directe des anarchistes européens. Les systèmes de surveillance d’État commencent donc à être construits en réaction, dès ces premières années du XXe siècle. L’auteur s’inscrit ainsi contre les thèses selon lesquelles c’est avec l’accroissement des migrations coloniales vers les métropoles dans les années 1915 que l’activisme et la surveillance des colonisés prennent leur essor.

Plus que le contexte militant, c’est la rivalité croissante entre la France et la Grande-Bretagne au sein de l’« Entente » d’une part, et l’Allemagne d’autre part, qui détermine la création en 1909 du MI5 d’un côté de la Manche, une remobilisation de la Sûreté et la création du comité Paul-Bert pour surveiller les étudiants issus de l’empire de l’autre. Au MI5, une Special Branch emploie des informateurs parmi les migrants coloniaux. En 1909, après l’explosion d’une bombe au Bengale, la Special Branch obtient d’étendre son réseau en France, soulignant la mobilité internationale des militants. Au contraire, la collaboration avec l’Allemagne est compromise par les tensions entre les deux nations, et la Grande-Bretagne dénonce fréquemment le « laxisme » des services germaniques.

Des militants de gauche dénoncent les manquements aux libertés fondamentales qu’entraîne forcément une telle surveillance au cœur des pays des droits de l’homme et du libéralisme. Ils dénoncent aussi le recul de souveraineté nationale, conséquence de la collaboration internationale. Pour illustrer cette dimension, Daniel Brückenhaus prend l’exemple de Savarkar, anticolonialiste indien capturé à Londres et devant être rapatrié. Le navire l’expulsant faisant escale à Marseille, l’homme parvient à s’échapper et gagne la côte à la nage. Mais, demandant de l’aide à un fonctionnaire de police français, il est capturé et livré aux Anglais, sans même avoir enfreint la loi de l’Hexagone. Dès la guerre, l’Allemagne se pose en foyer pour les anticolonialistes traqués par la France et la Grande-Bretagne, et encourage la création d’associations d’Égyptiens et d’Indiens outre-Rhin. Le gouvernement entreprend même une campagne de propagande anti-impérialiste auprès des troupes coloniales stationnées près du Rhin.

Le gouvernement français crée en 1915 le Service d’organisation et de surveillance des travailleurs coloniaux en France (ministère de la Guerre), chargé de veiller à la discipline des troupes coloniales. En avril 1917, ce service devient le Contrôle général des tirailleurs et travailleurs coloniaux (ministère des Colonies), ciblant principalement les Indochinois. Le Contrôle est complété en fin d’année par le service de contrôle postal de Marseille pour déceler toute trace de philogermanisme dans les troupes coloniales. En 1918, un service supervisant les soldats africains (Commissariat général des troupes noires) se distingue du Contrôle général des troupes indochinoises.

Le fantasme d’une jonction germano-coloniale demeure après la guerre. Privés de leur empire par le traité de Versailles, quelques hommes politiques allemands promeuvent la reconquête de leurs colonies. Mais des militants nationalistes soutiennent au contraire une coopération entre les nations opprimées, dont l’Allemagne ferait alors partie. Ils fondent ainsi la « ligue des nations opprimées », l’« union pour la libération de l’islam » et la « ligue pour le combat en Asie » contre leur ennemi impérialiste commun. Après la révolution d’Octobre, le Komintern pousse à la création de partis communistes dans les colonies mais aussi en Allemagne, où les conditions leur semblent réunies pour un éclatement révolutionnaire. Les communistes tentent donc de rapprocher eux aussi les figures de l’Allemand humilié et du colonisé. En France et en Grande-Bretagne, la crainte de la jonction germano-coloniale se mue en peur d’une alliance germano-bolchévique et coloniale contre les empires.

La France renforce alors sa surveillance : en 1923, un Service de contrôle et d’assistance des indigènes (CAI) est créé au ministère des Colonies pour centraliser les renseignements. Le service surveille alors les associations coloniales à l’aide d’indicateurs. Un Service des affaires indigènes nord-africaines est créé en 1925 pour contrôler les Nord-Africains de France. Les Britanniques développent après-guerre le travail commun entre leurs services et ceux de la France, et par ailleurs ceux de l’Allemagne. Si une collaboration secrète avec la France, qui ne veut pas prêter le flanc à une critique souverainiste, pose peu de problèmes, l’idée d’une coopération germano-orientale demeure conflictuelle, et ne gagne que progressivement du terrain, comme le montre le cas de l’affaire Saad Zaghloul. Premier ministre égyptien en 1924, les nationalistes les plus radicaux l’accusent d’oublier ses engagements antibritanniques. Alors qu’il est victime d’une tentative d’assassinat, les services britanniques découvrent rapidement l’implication de l’Association égyptienne de Berlin, et décident unilatéralement de perquisitionner son quartier général. L’opération déclenche une campagne contre l’ingérence britannique. Pour sauver les apparences, Berlin refuse publiquement d’extrader des militants égyptiens mais cède secrètement en le faisant au compte-gouttes.

La fin des années 1920 est marquée par le développement des activités communistes et de leurs circulations, notamment du fait de la création de la Ligue anti-impérialiste (LAI) en 1927 à l’issue du grand congrès international de Bruxelles. Basée à Berlin, l’organisation protocommuniste doit constituer un front commun contre les empires, avant que la logique « classe contre classe » ne la pousse à se révéler comme une organisation communiste, et à exclure ses composantes sociales-démocrates. En 1930, les conservateurs arrivant au pouvoir en Allemagne, la LAI doit faire face à la répression et à la censure. Alors que ses activités ralentissent considérablement, le 2 décembre, la police berlinoise perquisitionne le siège de la LAI, arrête et expulse certains de ses membres étrangers.

L’arrivée des nazis au pouvoir dope la répression. Non-blancs, proches des communistes, les militants des empires sont traqués à coups de décrets et d’opérations policières. Le 30 janvier 1933, la LAI doit dissoudre son quartier général de Berlin, ébranlant les réseaux anticolonialistes. Les nazis réactivent pourtant l’idée d’une alliance stratégique avec les anticolonialistes contre les empires rivaux, alors même que Adolf Hitler affirme ses vues sur les anciennes possessions allemandes. Si la riposte antifasciste s’organise, certains cèdent aux sirènes anti-impérialistes des nazis. Ainsi de Subhas Chandra Bose, qui fonde le Zentrale Freies à Berlin, branche européenne d’un gouvernement provisoire indien. Par son abondante propagande, il crée aux côtés des nazis une armée indienne, qu’il espère changer ensuite en armée de libération nationale. Mais cela met les dirigeants nazis dans une situation embarrassante : pour attirer cette force, ils doivent trahir ponctuellement leur politique raciale d’infériorisation systématique des non-blancs. Mais ces cas ne doivent pas masquer les résistances antifascistes de nombreux anti-impérialistes.

En mettant la focale sur les relations intereuropéennes qui influencent les politiques de surveillance des colonisés, cette étude bien écrite donne un nouveau cadre contextuel à toute histoire de l’anti-impérialisme et de sa répression, sans tomber dans le piège de l’abstraction des rapports interétatiques. Toutefois, les sources ne sont pas présentées de façon précise. Si un épilogue évoque brièvement les problèmes que posent les conditions de production de ces documents censés renseigner à la fois sur le fonctionnement des services et sur l’activité anticolonialiste, ces aspects critiques n’imprègnent pas les chapitres. Une vision surplombante du corpus estompe les conditions sociales précises de développement de la surveillance. On n’apprend rien par exemple du profil des agents infiltrés et des fonctionnaires des services. L’ouvrage ne présente pas non plus de véritable cartographie des systèmes de surveillance des colonisés en Europe. Ainsi, seules trois pages sont consacrées, par exemple, au CAI (p. 85-88). Enfin, les relations des colonisés avec ces services sont évoquées principalement comme des fantasmes : peur d’être surveillés, crainte d’être fichés, hantise d’être expulsés. Pourtant, les relations des surveillants et des surveillés sont aussi concrètes, amenant par exemple régulièrement à des bagarres entre militants et (supposés) mouchards.

Vincent Bollenot



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays