Bruno Bertherat, dir., Les sources du funéraire en France à l’époque contemporaine.

Avignon, Éditions universitaires d’Avignon, 2015, 398 pages.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage collectif reprend la substance de deux journées d’études consacrées aux sources du funéraire en France à l’époque contemporaine, à l’initiative Bruno Bertherat et de Christian Chevandier Les difficultés auxquelles je me suis heurtée quand il m’est arrivé d’aborder un sujet qui supposait la maîtrise de telles d’entre elles suffiraient à me convaincre de la nécessité de ce premier déchiffrage.

L’ouvrage remplit d’autant mieux cette fonction attendue que les historiens qui sont à son initiative et qui, de très loin, sont majoritaires parmi les intervenants se sont associés des historiens de l’art, des anthropologues et des ethnologues, des sociologues, des juristes, des conservateurs et directeurs du patrimoine, tous soucieux de partager la familiarité qu’ils pouvaient avoir avec un certain type de sources et de découvrir celles dont ils ignoraient parfois jusqu’à l’existence. Ces sources sont d’autant plus hétérogènes et dispersées qu’elles concernent un objet où le public et le privé interfèrent sur un mode complexe.

La diversité des acteurs rassemblés et les pistes d’études que leurs interventions laissent entrevoir devraient suffire à convaincre qui demeure ancré dans une idée fausse que le cimetière, les cimetières, traités trop souvent sur un mode strictement descriptif et anecdotique par une sous-littérature, constituent une riche entrée, par trop délaissée, pour bien des champs d’étude ; à la condition de le désenclaver et d’en proposer les moyens à qui veut s’y essayer. Car « la ville des morts », comme l’écrit Pierre-Yves Kirschleger, « relève de la foi, du rite religieux mais aussi de la loi, de l’art, de contingences matérielles et financières, bref de tous les aspects de la vie », obligeant à une salutaire croisée des sources, d’autant plus nécessaire que, comme le montre l’articulation des interventions, un lieu d’inhumation n’est pas une simple addition de tombes, mai un espace funéraire qui devrait être perçu dans ses dimensions topographiques et sociales, incitant à basculer de l’archéologie de l’objet à celle des cimetières.

L’ouvrage souffre un peu d’être la reprise par trop littérale des journées d’études à son origine. Les introductions mériteraient d’être moins strictement descriptives et des textes ayant la consistance d’un article se juxtaposent à d’autres qui, pour intéressants qu’ils soient le plus souvent, relèvent plutôt de courtes interventions qu’on souhaiterait plus étayées. Cela incite à se demander si ce qui se présente comme un prolégomène à un guide des sources dont les auteurs souhaitent l’avènement, n’aurait pas mieux trouver sa place et sa fonction sous la forme de sources en ligne.

Cette disparité assumée permet toutefois au lecteur de butiner à partir des interrogations qui sont les siennes et de faire indéniablement son miel au fil des pages. Ainsi ai-je prêté une attention toute particulière à ceux des textes qui obligent à singulièrement nuancer la perception trop parisienne qu’on peut avoir de la laïcisation des cimetières. Les cimetières parisiens nous ont en effet accoutumé à une perception qui diffère de celles de la plupart des vieux cimetières provinciaux. Qu’on songe au cimetière marin de Sète, dont les croix blanches qui scintillent sur le bleu de la mer discriminent de facto les rares tombes qui en sont dépourvues, obligeant à penser l’articulation complexe du public et du privé dans l’ordre de la foi. Qu’on revienne à l’ouvrage et deux interventions invitent, ainsi, à une approche régionalisée de la mise en œuvre de la loi de laïcisation, mais également des pratiques culturelles qu’on croit convenues, plus complexes qu’on ne l’attendrait dans une perspective jacobine. L’étude du cimetière juif de l’Isle-sur-la-Sorgue, présenté par un collectif en charge de sa sauvegarde, montre que la teneur des épitaphe reflète le degré élevé de laïcisation de la communauté et que l’affirmation de solidarités familiales et de la citoyenneté prend le pas sur l’appartenance confessionnelle. Celle du cimetière protestant de Montpellier et de ses enclos familiaux soulève la question du lien familial et de l’individualisation (Pierre-Yves Kirschleger). Ces analyses incitent à souhaiter l’élaboration d’une cartographie des pratiques et de leur particularisme qui viendrait sans doute enrichir l’approche du religieux mais, aussi bien, celle de la « nationalisation » de la laïcité et de ses limites, par delà le cadre de la loi, au travers des pratiques funéraires où les résistances ont sans nul doute été les plus vives.

Mais l’ouvrage, qui n’oublie ni les esclaves, ni les morts de la rue, ni les suppliciés, ni les administrations en charge de tant de questions qu’on tend à ignorer, soulève, ou souvent effleure, bien d’autres questions qui sont autant d’invitations à poursuivre. Ainsi, que conserver, comment et pourquoi ? Quels outils faut-il donner aux associations et aux sociétés savantes qui constituent des acteurs souvent incontournables ? La matérialité des traces et ce qu’elle autorise peuvent-ils laisser place à des espaces virtuels ? Quels sont les problèmes éthiques posés par les cadavres récents ? Comment et pourquoi les cadavres récents ont-ils acquis une dimension sacrée les reliant à l’espèce humaine, même s’ils ont perdu leur aspect individuel ? Quels sont, dans un tel contexte, les fonctions et les apports des « sépultures de crise » et de l’archéologie préventive ? Comment articuler le public et le privé dont les intérêts parfois divergent ?

C’est assez dire que bien des chercheurs mais aussi bien des curieux pourront y trouver matière à s’instruire et à réfléchir

Danielle Tartakowsky



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