Michael Goebel, Anti-imperial metropolis. Interwar Paris and the seeds of third-world nationalism.

Cambridge, Cambridge University Press, 2015, 360 pages.

par Sara Legrandjacques  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’entre-deux-guerres correspond à une période d’émergence et de développement de l’anti-impérialisme et des nationalismes. La notion d’empire est alors à considérer au sens large et n’est pas exclusivement associée à la colonisation ; l’anti-impérialisme latino-américain se développe en réaction à la politique extérieure nord-américaine. Cet essor anti-impérialiste peut être localisé géographiquement au sein de certaines métropoles européennes, telles Berlin et Paris. Cette dernière se distingue par des flux migratoires plus anciens mais renforcés depuis la Grande guerre. Elle devient la « capitale des hommes sans pays », selon l’expression de Robert Nash Baldwin.

Michael Goebel, spécialiste d’histoire globale et de l’Amérique latine, étudie les engagements politiques, et plus précisément l’anti-impérialisme, de non-Européens à Paris à travers leurs migrations, leurs échanges et leurs réseaux. Si l’historiographie récente du monde post-colonial se veut anti-téléologique, menée par des historiens comme Frederick Cooper, Michael Goebel s’écarte légèrement de cette approche, en cherchant dans l’anti-impérialisme non-européen de l’entre-deux-guerres les « germes » de l’anti-impérialisme tiers-mondiste post-1945. Pour cela, il s’insère dans une démarche d’histoire globale en confrontant des acteurs aux origines géographiques et sociales diverses, qu’ils soient Africains, Asiatiques ou Latino-américains. Il fait donc de la capitale française un outil et un exemple, choisi judicieusement, pour une pensée globale.

Les spécialistes des anti-impérialismes et du tiers-monde ont jusqu’ici plutôt privilégié une approche intellectuelle de ces questions. L’auteur a choisi une approche sociale qui, selon lui, influence les idées et idéologies des différents protagonistes étudiés.

La consultation d’une quinzaine de fonds d’archives, notamment celles des comités et organes de surveillance français, a permis à Michael Goebel de quantifier et de localiser les migrations non-européennes vers Paris. Ainsi, il mêle, dès le premier chapitre de son ouvrage, des données générales à des données plus précises, concernant une communauté ou un groupe distinct. On y apprend alors que les circulations nord-africaines sont plus facilement quantifiables que celles du reste de l’Afrique et de l’Asie, tandis que les origines sociales des migrants varient, les ouvriers algériens se distinguant nettement des élites européanisées latino-américaines. Par ailleurs, les migrations ne sont pas homogènes tout au long de l’entre-deux-guerres. Elles sont ralenties par la période de dépression économique.

Si Paris offre un climat plus permissif aux arrivants des colonies, les flux migratoires sont encadrés par la législation française qui favorise davantage les étrangers que les sujets coloniaux. La gestion des migrations par les autorités françaises est complexe, ces dernières s’appuyant régulièrement sur les ambiguïtés et les non-dits des textes juridiques.

Les causes, les moyens et réseaux de migrations ainsi que les conditions de vie sur place sont au cœur de l’ouvrage. Paris constitue une étape dans les circulations, sans devenir le « terminus » des migrations non-européennes. Jusqu’à 100 000 non-Européens s’y croisent en 1930. La thèse de Michael Goebel repose sur la formation de communautés nouvelles par les migrations ; il reprend alors le terme d’ « ethnicité quotidienne » de Rogers Brubaker. Si certaines pratiques sont importées, d’autres se créent. La musique, les restaurant et les cafés, la nourriture ou encore le vocabulaire sont autant de marqueurs de ces communautés nouvelles. En parallèle, des contacts et échanges existent entre communautés. Les réclamations anti-coloniales et anti-impériales sont influencées et influencent la vie privée, plus particulièrement de la vie intime et familiale, ainsi que la vie professionnelle. Dans ce cadre, des groupes d’assistance mutuelle sont créées et se politisent peu à peu.

La première partie de l’ouvrage fait la part belle aux étudiants coloniaux et étrangers. Michael Goebel y souligne l’importance des jeunes dans les mouvements anti-impérialistes. Ceux-ci se concentrent dans le Quartier Latin où ils fréquentent des lieux et des réseaux de sociabilité spécifiques. Cette catégorie de migrants est attirée par une France vecteur de progrès. Une grande diversité entre les communautés est de nouveau mise en avant, des étudiants issus de l’élite latino-américaines aux ouvriers-étudiants chinois en passant par les membres d’associations d’étudiants vietnamiens ou nord-africains. Les thématiques éducatives occupent une place centrale dans les discours anti-impérialistes.

Ces migrations participent au développement d’anti-impérialismes non-européens. Afin de souligner les multiples interactions provoquées par ces mobilités autour de Paris, Michael Goebel étudie et compare, dans le cinquième chapitre de son ouvrage, trois moments-clefs de la scène internationale de l’entre-deux-guerre : la Conférence de la Paix de Paris autour du président américain Woodrow Wilson en 1919, l’été 1925 marqué par la guerre du Rif et les révolutions syrienne et chinoise et, enfin, l’invasion italienne de Éthiopie entre octobre 1935 et mai 1936. Il souhaite alors lier deux approches historiques généralement distinctes dans les travaux des chercheurs : l’histoire diplomatique et l’histoire de la colonisation. Il souligne pour cela la convergence de différents acteurs autour d’un ou plusieurs événements simultanés. L’histoire sociale sert de fondement à une étude des relations internationales et du rôle des acteurs des anti-impérialismes vis-à-vis de celles-ci dans l’entre-deux-guerre. Les contacts transnationaux sont mis en avant tandis que la frontière entre domaine extérieur et domaine colonial s’efface, comme au cours de l’été 1925. Les contacts et échanges ayant lieu à Paris, comme ailleurs, stimulent l’anti-impérialisme et permettent de mettre en avant des similitudes entre les différents lobbies anti-coloniaux.

Des réseaux globaux se forment au sein desquels des intermédiaires jouent un rôle prépondérant. Ceux-ci peuvent être issus de milieux anti-impérialistes, tel le soudanais Ahmed Hassan Mattar, porte-parole d’Abd el-Krim pendant la guerre du Rif qui a voyagé en Amérique latine avant de devenir chef du département latino-américain du ministère des Affaires étrangères soudanais. Michael Goebel porte également une attention particulière aux influences extérieures. Une partie de son étude est dédiée à la gauche française, l’auteur réintégrant ainsi une histoire politique dans l’histoire globale. Il met en avant les difficultés propres à cette approche historiographique ; par exemple, les sources disponibles sont souvent celles des autorités françaises, ayant une tendance à exagérer la « menace » communiste. Par ailleurs, l’agency des colonisés et des étrangers présents à Paris devient centrale. L’accent est mis sur la présence d’activistes non-européens dans les mouvements les plus à gauche avant la naissance du Parti communiste français, même si l’investissement par le PCF de lieux, d’événements et d’activités-clefs reste au cœur du sujet.

Les migrations et la présence de militants ou sympathisants anti-impérialistes dans le paysage parisien permettent un glissement de l’histoire sociale vers l’histoire des idées. L’inscription géographique a une influence sur la rhétorique adoptée par les différents protagonistes. Deux champs lexicaux se retrouvent dans les discours anti-impérialistes, ceux de la Révolution française et du républicanisme. Le paradoxe repose alors sur l’usage d’une rhétorique aux racines françaises malgré les doutes envers la politique de ce même pays, notamment sa mission civilisatrice. Cette appropriation paraît plus complexe pour les sujets et protégés coloniaux que pour les étrangers comme les Chinois ou les Latino-américains. Malgré ces nuances, des lectures et références communes existent, notamment celles des ouvrages des philosophes des Lumières.

Cet usage n’est pas un phénomène exclusivement métropolitain même si les spécificités du séjour en France le renforcent, grâce à une plus grande participation à des associations, des meetings mais aussi par les contacts avec des avocats spécialistes des droits de l’homme. Le républicanisme se pratique au quotidien lors des voyages. Michael Goebel y associe une dimension géographique et mémorielle. Il utilise l’exemple de la fréquentation de lieux de mémoire comme le Mur des Fédérés de la Commune par des étrangers.

Pour terminer son étude, Michael Goebel s’interroge sur le lien entre anti-impérialisme et nationalisme. Au cours de l’entre-deux-guerres, le discours post-colonial et post-impérial ne se limite pas au nationalisme et au désir de voir apparaître de nouveaux États-nations. L’usage du terme nationaliste permet d’abord de se différencier : il marque une distance avec le communisme, mais aussi de prôner une différenciation ethno-culturelle avec les empires. Dans ce contexte, l’imaginaire politique post-impérial est plus large. Le cosmopolitisme et le pan-nationalisme tiennent une place importante tant en Asie, en Afrique qu’en Amérique Latine, malgré des manifestations parfois différentes, comme l’illustre la comparaison entre panasiatisme, panislamisme et panarabisme menée par l’auteur. Une nouvelle fois, les échanges sont à l’origine de cette tentation du panisme. En parallèle, un nationalisme de droite nuance l’influence de la gauche sur les anti-impérialistes.

Mais ces représentations variées du monde post-colonial et post-impérial ne suppriment pas le nationalisme : l’ouvrage met en avant la complémentarité entre des « petits nationalismes » et des nationalismes à une échelle plus large, permettant à chaque communauté d’adapter son modèle. Par ailleurs, Michael Goebel remet en question l’anti-téléologie qui domine l’historiographie. Malgré la longueur du processus et les différences visibles entre les États-nations d’après-guerres et les modèles envisagés dans les années 1920 et 1930, le nationalisme tiers-mondiste peut trouver ses racines dans l’entre-deux-guerres.

Anti-imperial Metropolis s’inscrit dans une historiographie globale en mêlant les expériences et les idées d’anti-impérialistes non-européens de trois continents différents. Michael Goebel se distingue par sa volonté de décloisonner les différentes communautés tout en préservant leurs spécificités. Les colonisés ne sont plus isolés des autres mouvements anti-impérialistes. Cette approche globale n’est pas sans nuance : le chercheur ne cesse de voyager entre global et local, entre similitudes et divergences et entre les différentes aires géographiques. Il évite ainsi le piège de conclusions trop générales.

Sara Legrandjacques.



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