Laurent Frajerman, Les frères ennemis. La Fédération de l’Éducation nationale et son courant unitaire sous la IVe République.

Paris, Éditions Syllepse, 2014, 404 p.

par Robert Hirsch  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage aborde sous un angle nouveau la Fédération de l’Éducation nationale (FEN), exception dans l’histoire sociale française en tant qu’exemple d’un syndicalisme de masse. Le moment qu’étudie Laurent Frajerman, la IVe République, représente l’âge d’or de la FEN. En effet, refusant de choisir entre la CGT et Force Ouvrière lors de la scission de 1947 – 1948, les syndicalistes de l’enseignement avaient su rester unis et conservèrent un syndicalisme de masse, alors que les confédérations s’affaiblissaient. Le choix de l’unité s’était fait grâce à la reconnaissance du droit de tendance, permettant d’éviter la division à l’origine de la rupture dans le contexte du début de la Guerre froide.

Le livre, inspiré de la thèse de doctorat de l’auteur, réalisée sous la direction de Jacques Girault, s’attache au principal courant minoritaire de la FEN. Celui-ci, animé par les communistes, change de dénomination, les « Unitaires » (terme inspiré de la CGTU) devenant « Unité et Action » (désormais noté UA). Frajerman souligne, à juste titre, qu’une si longue présence d’une tendance minoritaire, mais substantielle (entre 16,5 et 36,5% des mandats), est exceptionnelle. C’est ce courant qui va devenir majoritaire dans la Fédération syndicale unitaire (FSU), créée avec l’École émancipée (tendance minoritaire proche de l’extrême gauche) en 1992 au moment de la scission de la FEN, la FSU gagnant la majorité aux élections professionnelles. Contraste que ce succès du courant animé historiquement par les communistes, au moment où le PCF connaît un déclin historique.

L. Frajerman a travaillé à partir des archives, de la presse syndicale et d’entretiens avec d’anciens militants. Il s’est attaché à une étude de diverses sections départementales : le Puy de Dôme et la Somme, dominées par les majoritaires, ainsi que les Bouches du Rhône, où domine UA. Le plan adopté par l’auteur est diachronique et synchronique : dans une première partie, il retrace les étapes de la constitution de la FEN en fédération autonome, puis ses débats entre la Libération et la fin de la IVe République. La seconde partie de son étude est consacrée à ce qu’il nomme « les facettes du modèle FEN » et qui constitue les deux tiers de l’ouvrage.

La construction du « modèle» FEN.

La Libération amène une redistribution des cartes entre les deux courants du syndicalisme enseignant, celui animé par les communistes étant très minoritaire avant le conflit. La guerre et le rôle qu’ils ont joué dans la Résistance leur permet de gagner du terrain, la Majorité fédérale étant handicapée par les dérives de certains de ses dirigeants, passant du pacifisme des années trente à la passivité à l’égard de Vichy.

Face à la division du mouvement syndical français, les enseignants choisissent, au printemps 1948, l’autonomie. Cependant, les divers courants ne la conçoivent pas de la même manière. Une alliance s’opère entre la Majorité fédérale et l’École émancipée en faveur d’une solution qui permettrait de maintenir un syndicalisme de masse grâce au droit de tendances. Les « unitaires » demeurent favorables au maintien dans la CGT, arguant du lien nécessaire avec la classe ouvrière. Ils vont, tout en acceptant la décision majoritaire en faveur de l’autonomie, construire une FEN-CGT et avoir la double appartenance jusqu’en janvier 1954, moment où la direction du PCF décide de la saborder pour plus d’efficacité dans la FEN. Le pronostic de départ des enseignants cégétistes s’est révélé erroné : la FEN maintient un syndicalisme de masse alors que le reste du mouvement syndical s’effrite. Comme le dit L. Frajerman, en pleine Guerre froide, les dirigeants autonomes « imaginent et mettent en œuvre une solution concrète permettant la cohabitation des militants communistes et socialistes ». Cette formule est due à l’alliance des autonomes avec l’École émancipée sur la base de l’antistalinisme.

La FEN représente donc une exception en syndiquant la grande majorité du personnel de l’Éducation nationale. On a parlé de la « forteresse », de l’« empire » FEN. Cela reste vrai jusqu’à la fin de la IVe République. Par la suite, le Gaullisme triomphant sera beaucoup moins accessible aux revendications du syndicalisme enseignant. Le métier évoluant, le syndicalisme de l’Éducation nationale va entamer un long déclin, marqué par ses divisions, même s’il demeure aujourd’hui moins faible que dans d’autres corporations.

Les facettes du « modèle » FEN.

Représentative de la profession, la FEN se doit d’être à son image et donc, au premier plan, pour la défense de l’école publique. Or, si la laïcité s’est imposée depuis le début du siècle, la période qui suit la Libération est celle de sa relative remise en cause. La FEN mobilise ses troupes, notamment contre la loi Debré sur le financement du privé. Mais, malgré ses efforts et le succès de la pétition de 1960, signée par plus de 10 millions de citoyens, elle ne peut éviter les reculs successifs de la laïcité. Laurent Frajerman souligne les différences d’approche entre la majorité fédérale et le courant UA, celui-ci prônant une conception plus ouverte, soucieux qu’il est de ne pas se couper des courants chrétiens avec lesquels le PCF dialogue, notamment dans la lutte pour la paix.

Contrairement à d’autres acteurs du syndicalisme, la FEN intervient sur le contenu du métier. L’essentiel de son activité pédagogique se résume aux pages de L’École libératrice, le journal du Syndicat national des instituteurs (SNI), qui propose des fiches pour aider les collègues. Sur l’innovation, elle reste timide, avec quelques références à la pédagogie Freinet. Dans la période de la FEN-CGT, le courant proche des communistes parle parfois d’ « enseignement prolétarien », s’inspirant de l’exemple soviétique des années 1920. La FEN réagit à propos des réformes de l’Éducation nationale, qui se répercutent sur les conditions de travail de ses adhérents.

Autre facette du « modèle FEN » décrite par L. Frajerman : un rapport fort à la politique de cette fédération qui rassemble toute la gauche française et syndique des personnels dont l’employeur est l’État. A l’égard des partis, la majorité de la FEN prône l’indépendance du syndicalisme et accuse le courant UA d’être inféodé au PCF. L. Frajerman tente de dépasser l’évidence à ce sujet. Il note le philosoviétisme d’UA, dont les prises de position ne contredisent pas celles du PCF. Se fondant sur les archives du parti et les travaux de Jacques Girault, il montre comment le travail syndical est souvent contrôlé par le PCF. Mais, en même temps, il rappelle que la décision de saborder la FEN–CGT en 1954 doit être prise de manière autoritaire par le bureau politique, qui n’arrive pas à convaincre des militants communistes attachés à l’outil qu’ils ont construit. Il considère aussi que les enseignants du PCF pouvaient, dans leurs contacts avec des dirigeants nationaux du parti, exercer une certaine influence sur eux.

Même si la politique joue un rôle non négligeable, la pratique revendicative demeure le socle du syndicalisme dans l’Éducation nationale. Alors que la majorité élabore des revendications susceptibles d’être acceptées par les pouvoirs publics, UA se montre plus radical. Mais Frajerman souligne que les responsables de ce courant qui dirigent des syndicats de la Fédération se montrent plus accommodants et soucieux d’obtenir des résultats que ceux qui sont dans l’opposition syndicale. Le courant unitaire est également plus radical dans les propositions d’action, alors que la majorité souhaite ne recourir qu’exceptionnellement à l’arrêt du travail et refuse les grèves illimitées. Par ailleurs, le syndicalisme pratiqué par la FEN participe largement à la gestion du service public avec l’administration de l’Éducation nationale, dont il partage certaines préoccupations comme la laïcité. Malgré certaines déclarations hostiles à cette pratique, les responsables UA y recourent également.

L. Frajerman s’intéresse à une autre des caractéristiques de la FEN, le droit de tendances, unique dans le syndicalisme français. Il repose sur l’élection à la proportionnelle des organismes de direction à tous les niveaux, sauf les exécutifs, homogènes. Le courant UA, s’il bénéficie en tant que minorité de ce droit, ne l’approuve pas pour autant. L’homogénéité des exécutifs ne constitue pas une bonne solution pour lui. De plus, il considère que le système électoral cartellise les différences et ne permet pas forcément de promouvoir les militants les plus efficaces. UA utilise le système en essayant de le modifier : c’est la section des Bouches du Rhône qui, dans les années 1950, est à l’initiative des textes de référence présentés au vote des syndiqués par les unitaires. Cette pratique vise à démontrer que le courant agit en fonction des réalités syndicales et non de regroupements politiques. Cette tentative tourne court, surtout lorsque la tête de liste présentée par le texte marseillais réside à Paris et est connu comme dirigeant du PCF.

Conclusion.

L’ouvrage de L. Frajerman représente un apport important à la compréhension d’un phénomène particulier dans le syndicalisme français. Si ce « modèle » n’a pas survécu aux évolutions du monde enseignant, il en demeure une présence syndicale plus forte qu’ailleurs dans l’Éducation nationale, même si elle est en recul. Présence assumée surtout par la FSU qui maintient la tradition du droit de tendance héritée de l’ex-FEN. L. Frajerman a su présenter l’originalité de la FEN en la mettant en relation avec les problématiques politiques et avec les pratiques syndicales concrètes. Il a ainsi démontré que le syndicalisme enseignant de ces années ne se résumait pas à des débats entre courants politiques de gauche, mais tirait tout autant ses particularités des pratiques militantes au quotidien. Voilà donc un ouvrage indispensable pour qui veut comprendre l’histoire des enseignants et les problématiques actuelles de ce milieu et de son syndicalisme.


Robert Hirsch.


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