Odile HENRY, Les Guérisseurs de l’économie. Sociogenèse du métier de consultant.

Paris, CNRS Éditions, 2012, 494 pages.

par Cédric Neumann  Du même auteur

Les guérisseurs de l'économieOdile Henry. Les guérisseurs de l’économie: Sociogenèse du métier de consultant (1900-1944) Paris,CNRS Editions, 2012,494 p. 

L’ouvrage d’Odile Henry s’inscrit dans le prolongement de ses recherches précédentes consacrées à l’espace du conseil. L’auteure présente une histoire structurale d’un ensemble d’activités faiblement institutionnalisées qui a pour ambition de dénaturaliser les métiers du conseil et les instruments de gestion qu’ils mobilisent. Cette sociogenèse des consultants passe par une analyse de longue durée et la mobilisation des concepts de la sociologie des professions d’Andrew Abbott1 – les activités de conseil apparaissent partiellement comme le produit de conflits entre différents groupes professionnels cherchant à étendre leur juridiction – ainsi que ceux forgés par la sociologie de P. Bourdieu. En particulier, la dialectique entre le « titre » et le « poste », c’est-à-dire les luttes de classement découlant de la relation entre les « compétences de droit » garanties par un titre scolaire et les « compétences de fait » résultant de l’évolution technologique2, forme le fil conducteur majeur de l’ouvrage. Plus généralement, la démarche structurale adoptée par l’auteure a pour objectif de dépasser l’éclatement des angles d’approche des études antérieures en reconstituant l’ensemble des propriétés sociales significatives des agents intervenant dans la définition des activités de conseil.

Ces postulats théoriques conduisent Odile Henry à identifier dans les luttes professionnelles qui opposent au XIXe siècle les ingénieurs civils aux ingénieurs liés à l’État la matrice initiale d’opposition à travers laquelle le champ des activités de conseil se structure. Durant cette période, les activités d’ingénieur-conseil sont accomplies par des agents aux caractéristiques sociales hétérogènes. D’une part, la version noble de ce métier renvoie aux activités de conseil exercées par les ingénieurs du corps des mines cumulant les distinctions scolaires et académiques. D’autre part, le terme d’ingénieur-conseil permet de valoriser les fonctions occupées par les ingénieurs civils, cantonnés par l’étroitesse du marché du travail à des positions temporaires d’ingénieur et qui tentent d’affirmer la validité de leurs compétences face aux polytechniciens. La Belle Époque apparaît comme le prolongement de ces luttes. Face à la spécialisation accrue de leurs fonctions et l’emprise plus forte des ingénieurs des corps sur les postes de direction des entreprises, les ingénieurs-conseils se regroupent en 1912 au sein de la Chambre des ingénieurs-conseils et des ingénieurs-experts de France (CICIEF). Celle-ci élabore un code de déontologie qui souligne l’aspect libéral de la profession en excluant les entrepreneurs, les fonctionnaires et les ingénieurs des entreprises privées et en attribuant aux ingénieurs-conseils les qualités d’indépendance et d’impartialité issues de l’expertise juridique.

À partir des années 1920, la constitution progressive de l’organisation du travail comme domaine séparé accroît la division du travail entre les ingénieurs-conseils. Pour comprendre l’émergence de la population des organisateurs-conseils, Odile Henry revient d’abord sur les figures fondatrices d’Henry Le Chatelier et d’Henri Fayol. Les différences entre ces deux auteurs ne sont pas rapportées uniquement à « de grandes causalités économiques et/ou techniques » (p. 136) mais envisagées aussi comme l’héritage des luttes de concurrence entre les ingénieurs civils et ceux liés à l’État. Ainsi, selon l’auteure, l’adhésion de Le Chatelier à la doctrine de Taylor doit être reliée à sa volonté de restaurer le prestige et le pouvoir de l’élite des ingénieurs soumise plus fortement aux injonctions des hommes d’affaires. En transformant le taylorisme en une théorie générale de l’action applicable à tous les domaines, Le Chatelier subordonne l’organisation de la société aux compétences techniques et scientifiques de l’élite du groupe des ingénieurs. À la différence de ce dernier, Fayol ne situe pas les caractéristiques distinctives du chef dans la maîtrise de la « science industrielle » mais dans celle de la doctrine administrative, applicable à toutes les institutions, dont il expose les principes entre 1900 et 1925. Le pouvoir attribué par Fayol à la direction générale est rapporté par Odile Henry à l’émergence de la grande entreprise et aux problèmes de transmission de l’autorité qu’elle génère ainsi qu’aux luttes qui opposent Fayol, défini par son capital intellectuel, aux membres du Conseil d’administration de C-F&D, détenteurs du capital économique. En replaçant l’émergence des doctrines d’organisation dans les structures sociales qui les ont vues naître, l’auteure se démarque de l’histoire institutionnelle du management qui place systématiquement celles-ci du côté de la modernité. En effet, elle met en évidence les liens étroits qui unissent les pensées de Le Chatelier et de Fayol avec les idéologies réactionnaires. La démonstration est particulièrement développée dans les passages consacrés à la réception du fayolisme. Face à l’accueil dédaigneux réservé à la doctrine administrative par les écoles d’ingénieur et les juristes, Fayol oriente fortement sa doctrine vers une psychologie des chefs – établissant des affinités avec la pensée de Lyautey – et trouve des soutiens dans les milieux leplaysiens. Dans les années 1920, le fayolisme trouve un écho particulier parmi la bourgeoisie catholique hostile à l’accroissement du rôle de l’École et de l’Université dans la reproduction des élites. Cette critique conservatrice de l’école républicaine est redoublée par la critique gestionnaire de l’État effectuée par les disciples de Fayol qui constitue l’entreprise privée comme modèle de fonctionnement des services publics. Cependant, les efforts des héritiers de Fayol pour doter la doctrine administrative d’une consécration savante ne permettent pas de la sortir de sa marginalité dans les années 1920.

Les analyses qu’Odile Henry consacre à la période des années 1930 et du régime de Vichy sont orientées autour d’une double perspective : la reconnaissance croissante dont bénéficient les thématiques de l’organisation ainsi que les organisateurs-conseils et parallèlement la concurrence entre les divers projets d’organisation professionnelle concernant les ingénieurs. À partir de la seconde moitié des années 1920, la promotion de « l’Organisation » repose sur les affinités électives entre d’une part, les patrons liés à l’État qui doivent leurs positions à leurs titres scolaires et s’étiquettent comme modernisateurs en critiquant les héritiers, d’autre part, des ingénieurs qui éprouvent la montée des tensions sur le marché du travail pour lesquels l’organisation offre des possibilités de reclassement voire d’ascension sociale. La crise économique des années trente et la montée de la contestation ouvrière font s’estomper les rivalités entre le Comité national de l’organisation française (CNOF) et la Commission générale de l’organisation scientifique du travail (Cegos) tout en accroissant l’audience des organisateurs. Celle-ci se saisit au niveau de l’État qui fait, à partir de 1935, des dirigeants du CNOF des experts de l’amélioration du fonctionnement des services publics favorisant ainsi en son sein la progression d’experts privés et au niveau du patronat qui recourt, en 1937, à la méthode de calcul des prix de revient créée par la Cegos afin d’éviter une intervention directe de la puissance publique. La critique de l’organisation scientifique du travail, accusée d’avoir encouragé la surproduction, et la remise en cause du régime d’autorité des contremaîtres après 1936 entraînent l’annexion par les organisateurs de nouveaux objets études pour rénover la doctrine organisationnelle. À la fin des années trente, les organisateurs, particulièrement ceux de la Cegos, renouent avec les centres d’intérêts de Fayol en investissant le domaine de la psychologie appliquée qui permet de renouveler les techniques de domination en valorisant l’esprit d’initiative, le goût du risque et l’amélioration des performances individuelles.

Durant l’entre-deux-guerres puis sous le régime de Vichy, les ingénieurs-conseils ne parviennent pas à constituer un ordre qui leur serait propre. D’après l’auteure, les initiatives des ingénieurs-conseils sont d’abord bloquées, durant les années 1920 et 1930, par les multiples débats concernant la création d’un ordre rassemblant l’ensemble des ingénieurs. À partir de 1936, les partisans d’un ordre unique des ingénieurs deviennent minoritaires lorsque la représentation politique et syndicale des ingénieurs se constitue autour d’une identité professionnelle salariée. Bien que le régime de Vichy favorise la constitution d’ordres professionnels pour réglementer les professions libérales, ce mouvement ne profite pas aux ingénieurs-conseils. En effet, le projet d’ordre des ingénieurs-conseils en excluant les fonctionnaires se heurte à l’opposition des ingénieurs-docteurs qui exercent à titre accessoire les fonctions de conseil. Ainsi, apparue au XIXe, la structure d’opposition de l’espace du conseil entre les ingénieurs liés à l’État et ceux liés au marché est reconduite et conditionne l’échec d’un ordre des ingénieurs-conseils. L’autre explication de cet échec tient dans la stratégie adoptée par les organisateurs-conseils. Bénéficiant de la confiance de certains dirigeants, ceux-ci n’ont pas intérêt à revendiquer une indépendance réelle face à leurs clients qui prendrait la forme d’un ordre c’est-à-dire d’une certification des compétences par l’État. Attachés au flou et à l’idéologie du changement, les organisateurs-conseils contribuent à faire triompher un modèle d’organisation professionnelle reposant sur une régulation par le marché.

Reposant sur une relecture critique de l’historiographie consacrée aux ingénieurs et sur le dépouillement d’archives inédites, l’ouvrage d’Odile Henry est riche de renseignements pour les historiens et les sociologues des groupes professionnels. Il montre l’intensité des luttes de classement que se livrent les différentes fractions du groupe des ingénieurs ainsi que la complexité des alliances qu’elles nouent ou défont. Dans le même temps, il trace une histoire de la montée des experts privés au sein de l’État tout en reliant la production des instruments de management aux prises de position politique de leurs concepteurs. Ce travail de dénaturalisation apparaît d’autant plus important qu’actuellement l’assimilation des services publics à des entreprises privées est présentée par ses promoteurs comme un ensemble de mesures techniques donc nécessaires et politiquement neutres.

Cédric NEUMANN.


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