Nourrir les constructeurs du socialisme. Cantines et question alimentaire dans l’URSS des premiers plans quinquennaux (1928-1935)

par François-Xavier Nérard  Du même auteur

Résumé

Dans l’URSS en train de s’industrialiser et de s’urbaniser, la cantine correspond d’abord à une ambition politique et théorique des bolcheviks. Elle doit favoriser l’efficacité de la production. Il s’agit de fournir une alimentation rationnellement pensée et préparée. Lieu d’une alimentation saine, la cantine doit également être celui d’une éducation politique et de la kulturnost (« civilisation des mœurs »). La crise alimentaire et le rationnement imposent progressivement la cantine comme le seul lieu possible d’une alimentation assurée et régulière des ouvriers soviétiques. Sur le terrain, la plus grande improvisation domine. Tout manque aux cantines : matériaux pour les bâtiments, chambres froides, équipements, personnel et surtout aliments. La saleté, la qualité déplorable de la nourriture, la monotonie ne peuvent que susciter l’insatisfaction et le mécontentement. Les cantines sont le symbole de l’impuissance soviétique à tenir les promesses des lendemains radieux. Elles sont également le creuset de l’expérience soviétique, fondatrice d’un rapport, mécontent mais accepté, au pouvoir et à ce qu’il donne. Dans ces conditions, la fréquentation de la cantine devient, pour le Soviétique, une expérience anthropologique et politique essentielle, une école du socialisme réel, un lieu fondamental de la formation de l’« homme soviétique ».