François Buton. Rebond sur la réponse de Raphaëlle Branche (autour de l’ouvrage L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ).

En prolongement de la controverse publiée dans le n°238, François Buton réagit ici à la réponse faite par Raphaëlle Branche.

Je tiens à remercier Raphaëlle Branche pour les précisions et les ouvertures qu’elle a jugées utiles de faire en réaction à ma note critique sur son ouvrage, L’embuscade de Palestro. Il me semble que l’échange ainsi constitué contribue à nourrir la réflexion historiographique de manière d’autant plus substantielle qu’elle porte sur un véritable travail de recherche, et non in abstracto. La réponse dense de Raphaëlle Branche traite d’enjeux importants (les sources, l’intentionnalité des acteurs, le statut de la vérité dans le récit historique), et propose plusieurs arguments, sur lesquels je remercie Le mouvement social de me permettre d’apporter à mon tour un commentaire en forme de rebond qui se veut le plus bref et vif possible – il serait abusif d’être trop long.

 

Je dois d’abord indiquer que je partage un certain nombre de points d’accords avec l’argumentation déployée ; j’en citerai deux. Plaidant moi-même pour une approche socio-historique dans ma discipline, la science politique, je suis tout à fait convaincu que, dès lors que l’on mène une enquête en histoire ou en sciences sociales, le rapport aux sources est central : il s’agit de faire preuve d’imagination dans la collecte des données et la manière de les traiter, mais aussi de connaître les limites qu’elles posent à l’analyse. D’autre part, je ne crois pas qu’on puisse atteindre l’intention individuelle des acteurs étudiés, et je soutiendrais même plutôt l’inverse : il faut renoncer à la question elle-même de « ce qui se passe dans la tête » des acteurs, pour mieux décrire comment les choses se passent concrètement, voire, à condition que les sources et les instruments d’analyse le permettent, pour prêter attention aux représentations que les acteurs donnent de leurs propres actions, en veillant à toujours contextualiser ces prises de parole.

 

Je relève ensuite que plusieurs éléments nouveaux viennent enrichir notablement la connaissance du lecteur de L’embuscade de Palestro. La réponse contient en effet un certain nombre d’éléments factuels sur les événements (par exemple sur le jeune maquisard rallié à la SAS) et elle mobilise même quelques sources inédites (une lettre de responsables régionaux du FLN, une fiche de renseignement), cependant qu’est annoncée une publication qui apportera davantage encore au dossier « Palestro ». En outre, des propositions théoriques et méthodologiques sont avancées pour la première fois, qui mériteraient discussion. Ainsi de l’idée selon laquelle une situation de crise contribue à durcir les oppositions entre protagonistes , donc leurs imaginaires réciproques : en l’espèce, le durcissement du conflit en 1956 séparerait définitivement population algérienne et population européenne et expliquerait que celle-ci (toute entière ?) ait de celle-là une image réductrice et négative (comme peuplade primitive et violente, pour dire vite). Ainsi également de la présentation de l’alternative dont disposerait l’historien dans son travail interprétatif, en l’occurrence à propos du courrier de Si M’hamed : la condamnation rétrospective, par le responsable du FLN, des mutilations des corps des soldats français permet-elle de soutenir que leurs auteurs sont les combattants du FLN ou bien qu’il s’agit des villageois ?  Cependant, poser correctement le problème n’implique pas de lui apporter une réponse convaincante. Ici, les propos tenus dans la lettre ne prouvant effectivement rien, il me semble que l’hypothèse de l’imputation de l’acte de mutiler aux habitants plutôt qu’aux maquisards continue de reposer in fine sur l’attribution par l’historienne d’une continuité des esprits (« la violence n’a pas quitté les esprits ») qui ressemble fort, même si elle le dénie, à une explication par l’inconscient collectif. En fait, les nouveaux éléments apportés à propos de la question des mutilations ne rendent pas plus pertinente la thèse de la vengeance coloniale : le témoignage du chef de la SAS est surtout révélateur de sa propre perception de la population locale, mais ne dit rien de ce qui s’est passé le 18 mai ; le cas de transmission « avéré » d’une mémoire victimaire des violences coloniales (ce qui est « murmuré et transmis » dans la famille du caïd des Ammals tué en 1873) n’est pas nécessairement représentatif de l’ensemble de la population considérée.

 

C’est précisément sur la question de l’interprétation historienne ou scientifique que je souhaite conclure ces trop brèves lignes. Parce que je partage la consigne de prudence que Raphaëlle Branche donne à son travail d’historien (l’établissement d’une vérité est un horizon ; ce qu’on ne peut prouver,  il faut le taire) comme le principe de rigueur qu’elle exige dans l’usage des sources (il convient de les rapporter à leurs conditions de production et de collecte), je continue de me séparer du type de récit qu’elle propose dans l’ouvrage. Il me semble que ne pas « enfermer le lecteur dans l’idée que quelque chose a été atteint » suppose une écriture qui met en avant la réflexivité du savant à l’égard des sources mobilisées et des outils utilisés – une forme d’écriture que je reconnais à certains endroits de la réponse apportée dans Le mouvement social, par exemple dans la présentation de ce que l’historienne sait vraiment de ce témoin particulier qu’est le jeune maquisard, mais bien trop rarement dans l’ouvrage lui-même. S’agissant de la question fort délicate de l’identification des acteurs ayant mutilé les cadavres des soldats, question qui est au cœur de la démonstration, on ne peut ainsi défendre la thèse de la responsabilité des habitants sans éléments concluants, mais sur la base de la continuité de la violence dans les esprits et de l’attribution aux villageois, de manière sans doute bien intentionnée, d’une « autonomie » dans l’action. Ou plutôt, défendre cette thèse suppose à mon sens bien plus que le déploiement d’une écriture visant à dévoiler des structures enfouies (qu’il s’agisse d’un imaginaire colonial ou d’autres choses) : cela suppose de donner le plus systématiquement possible à voir et à comprendre les risques pris dans l’interprétation, en ne séparant jamais le discours historien non seulement des limides de sa validité, mais aussi des modalités de sa validation.

François Buton

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