Réponses à Vivien Bouhey

Note de la rédaction du Mouvement Social

Le texte qui suit est une réponse faite par Marianne Enckell, à l’occasion d’une correspondance privée en janvier 2010, suite à la publication par Vivien Bouhey d’un article précédent sur le site RA-Forum. Nous reproduisons cette réponse ici avec l’autorisation de l’auteur.

 

Je vous avais annoncé une réponse, elle vient avec beaucoup de retard.

J’ai lu attentivement votre réplique sur RA Forum, vous y précisez certaines choses qui auraient dû paraître dans votre livre (que je n’ai malheureusement pas sous la main, l’exemplaire du CIRA étant prêté). Mais vous ne me convainquez pas non plus. Je prendrai juste quelques points.

Maitron, dites-vous, défend la thèse de l’organisation minimale ; mais il me semble – je l’ai écrit dans mon compte rendu – qu’il se contredit dès qu’il parle de la circulation des journaux et des conférenciers, notamment. Vous-même vous bornez à la définition de l’organisation selon le dictionnaire, mais vous ne tenez pas compte des débats qui traversent le mouvement anarchiste, depuis ses débuts : le débat n’est pas du tout mort-né, contrairement à ce que vous répondez à Ducoulombier. Si vous n’avez pas compris la question de l’autonomie et du fédéralisme, vous ne pouvez pas comprendre la question de l’organisation politique des anarchistes. Sections ouvrières de la Première Internationale, « fraternités secrètes » à la Bakounine, sections de propagande, alliances, « amorphisme », tout cela ne cesse d’être discuté, contesté, appliqué, amélioré.

Il n’empêche que le mouvement anarchiste ne peut se réduire à des organisations ou à une organisation générique, qu’il y a toujours un milieu plus vaste, aux liens diffus, aux références communes, aux valeurs partagées. Les petites correspondances des journaux, les « carnets d’adresses parfois très longs » que vous mentionnez en témoignent. L’expression de Maitron est malheureuse : bien sûr qu’il y a des contacts, des rencontres, des visites, sinon que serait le mouvement ?

Vous dites que ce sont les seules sources, et que « les fonctionnaires de l’Etat surtout mais aussi les indicateurs font leur possible pour rendre compte de la réalité qu’ils rencontrent ». Merci pour eux. Vous ne cherchez jamais à savoir (du moins cela n’apparaît pas dans le texte publié) qui sont les indicateurs ni les fonctionnaires en question, comment ces informations circulent dans la hiérarchie policière et administrative, si elles sont contrôlées ou croisées, si certains se font utiliser ou instrumentaliser. Se poser ces questions au préalable me semble indispensable avant d’affirmer le sérieux de ces « informations très ponctuelles et très factuelles ».

La manière dont vous traitez la fantomatique réunion de Vevey en 1880 montre combien peu vous avez cherché à vérifier cette source-ci. Vous n’êtes pas le seul à être tombé dans le panneau, mais aujourd’hui vous auriez pu même trouver des éléments sur internet, au lieu de recopier Maitron qui, lui, est bien excusable, au vu des sources dont il disposait.

Tâchez de lire les Storie di anarchici e di spie de Piero Brunello [Rome, Donzelli, 2009], qui consacre tout un livre à dépatouiller la question autour de Terzaghi et des premiers groupes anarchistes italiens, un peu antérieurs aux français. On y rencontre de vrais mouchards, des jeunes gens ingénus, des consuls et des préfets, des repris de justice, la plupart ont un nom et un prénom, une date de naissance, des aventures qui se poursuivent même après la fin du livre. C’est bourré d’exemples méthodologiques sur le terrain.

Je persiste à dire que vos personnages, tout numérotés qu’ils soient dans les documents d’archives, « ont peu de chair, rarement un prénom ou une biographie ». Ils sont interchangeables : dans votre dernier papier vous citez « (par exemple Kropotkine, Malato et Matha pour Londres en 1893) », alors que p. 273 vous parliez de « Malato, Malatesta et surtout Marocco ». Vous mentionnez des « réseaux qui sont transfrontaliers », mais quelles sources ou travaux qui ne soient pas français avez-vous utilisés ? Vous parlez à deux reprises dans votre réplique de l’attentat contre Alphonse XIII et Loubet ; bien sûr qu’il y a eu des concertations, et aussi des solidarités spontanées ; mais si vous n’avez pas accès aux mémoires de Pedro Vallina en espagnol ou à celles de Siegfried Nacht en allemand, vous ne saurez guère en dire plus que le Petit Journal. (Entendons-nous bien : je ne vous fais pas de reproche de ne lire ni l’espagnol ni l’allemand, ni de ne pas avoir dépouillé toutes les correspondances de l’institut d’Amsterdam, il y faut plus qu’une vie ; je pense seulement qu’il est bon d’être conscient de l’existence de sources et de signaler la difficulté de la recherche.)

Je crains que vous n’ayez pas bien compris ce qui fait cette solidarité, une des valeurs de base de l’anarchisme, et des plus constantes.

A la fin de votre réplique, vous affadissez tout votre propos et le titre même de votre thèse. Ou alors vous donnez à la notion de réseau un sens bien banal. Vous en arrivez à contester Maitron et « les historiens de l’anarchisme » (?), mais que dites-vous ? Il n’y a pas eu de pieuvre tentatculaire ni d’internationale noire (ni exécutants disciplinés, je vous accorde que ma formule dépassait votre pensée), mais « des compagnons peu nombreux partageant une même culture politique », ce qui est la moindre des choses, et des individus, des réseaux, des complots. Qui le contesterait ?